Les
Paravents est une pièce de Jean Genet,
publiée en 1961, à la suite d’une crise identité littéraire de
la part de son auteur. Néanmoins, fidèle à lui-même, Jean Genet
met en scène, dans sa pièce, des personnages, des situations et des
images propres à choquer les valeurs de la société bourgeoise de
son temps. Certains ont pu dire que, chez Jean Genet, la beauté est
une putain. On associe ainsi deux idées ; la beauté qui
serait un idéal de gout et de juste, et la putain qui renvoie à
quelque chose de bas, quelque chose de prosaïque mais qui n’exclut
pas pour autant une idée de beauté. Une putain peut être belle
mais elle représente néanmoins une idée de dégradante dans
l’imaginaire collectif. Le terme même de putain est péjoratif.
Dire que la beauté, chez Genet, est une putain ; c’est dire
que les belles images qu’il construit en possèdent les
caractéristiques. Cela revient donc à dire que les belles images
sont « attirantes » en surface, qu’elles usent des
apparences avec génie mais également qu’elles sont éphémère et
trompeuse, qu’elles cachent autre chose : un réel plus bas et
décevant que l’idéal qu’elles cherchent à incarner. Dire que
chez Genet, la beauté est une putain ; c’est dire que les
images poétiques et la mise en scène qu’il propose, qui
apparaissent belles et somptueuses, cachent une réalité plus basse,
laide et pourrissante. Cela nous confronte aux thèmes de l’apparence
et du reflet, de l’attirance et de la séduction mais aussi de
l’éphémère et de la tromperie, de l’illusion et du trucage.
Mais, est ce à dire qu’il ne s’agit pour Genet que de détruire
les belles images qu’il met en place ? N’est-il question que
de montrer que les charmes de la beauté sont trompeurs ? Ce
sujet nous met, en effet, face à une opposition entre un idéal et
la réalité par l’ambivalence qu’offre le terme de « putain »,
mais il nous mène à nous interroger sur l’esthétique de Genet.
Quel sens prend la beauté dans l’œuvre, Les Paravents ?
Comment se présente-t-elle ? A quoi renvoie-t-elle ? Et,
surtout, que nous révèle-t-elle ?
Nous
verrons, dans un premier temps, ce qu’il en est à première vue.
Comme la putain, la beauté chez Genet séduit et attire, elle est un
travail sur l’apparence mais également une substitution au réel
et une incarnation d’un idéal. Dans un second temps, nous
montrerons que, examinée avec plus d’attention, la beauté telle
la putain est éphémère et trompeuse au point d’en devenir
suspecte et d’être remise en question, que cette apparence cache
autre chose. Enfin, dans un dernier temps, nous nous arrêterons sur
l’esthétique de Genet en montrant que si la beauté cache un réel
plus bas, elle le dévoile également avec plus de force en prenant
une valeur iconoclaste, dans le sens où elle détruit les images,
allant jusqu’à un inversement, une perversion de la beauté qui
lui donne, entre les mains de Genet, une nouvelle valeur, une
nouvelle fonction.
*
*
Avant
toute chose, on se doit de noter que dans la pièce, Les
paravents, le personnage même de la putain est incarné par
Warda, Malika et, par la suite, Djemila. En effet, on se doit
remarquer que dès leur première apparition, au deuxième tableau,
les deux prostituées sont richement vêtues mais elles sont aussi
présentées comme de belles femmes, surtout Warda. Jean Genet
insiste grandement sur cela, que ce soit dans les didascalies ou bien
dans le commentaire qui suit ce deuxième tableau. Songeons, en
effet, que leurs robes sont d’un « tissu d’or » mais
aussi que la première réplique de ce tableau est celle de Mustapha
qui constate « toi es la plus belle » à la page 28. Le
lien est donc déjà établi entre beauté et putain par Genet
lui-même dans la pièce.
Cela
étant posé, on peut noter que, dans la pièce de Genet, la beauté
passe par les personnages, les décors et les costumes mais également
par le langage et les images utilisées. Elle agit sur les sens et le
goût, elle frappe par sa somptuosité, sa force poétique. Tout
comme la putain, la beauté est présentée comme une chose qui
attire et séduit, qui doit éblouir autant le personnage que le
spectateur. On peut, tout d’abord, noter le pouvoir attractif de la
beauté, si l’on considère comme les personnes de la pièce que la
putain est un synonyme de beauté, avec cette réplique de Sriha à
la page 233 qu’image parfaitement cette idée lorsque, parlant de
son fils, elle dit « autour du bordel sa marche dessinait une
boucle ». On peut, ensuite, ainsi relever la mise en abyme dans
laquelle nous plongent les personnages du deuxième tableau, à la
page 28, lorsqu’ils regardent Warda : « les trois hommes
ne cessent de regarder les préparatifs, bouches bées ». Ils
nous montrent, dans un premier temps, l’attitude que provoque la
beauté par leur posture ébahie et contemplative mais ils font
aussi, dans un second temps, le lien avec le spectateur qui face à
la beauté doit avoir la même réaction. On retrouve cette idée à
d’autres moments de la pièce. On peut songer au dixième tableau
lorsque Sir Harold applaudit la réplique de Monsieur Blankensee qui
parle « comme s’il récitait du Mallarmé »,
c'est-à-dire de la poésie, quelque chose que l’on a coutume
d’assimiler à la beauté du langage, mais également au douzième
tableau lorsque l’homme et la femme très français admirent leur
mannequin à la page 149 et appuient cette contemplation par des
petites exclamations en désignant l’objet esthétique que devient
le mannequin paré par le terme de « sublime ».
Pour
poursuivre cette toute dernière idée, qu’il s’agisse des
personnages ou des images, on peut voir un véritable travail de
parure. La beauté, chez Genet, comme la prostituée qui se pare avec
diligence dans le deuxième tableau, est le fruit d’une
construction, d’un travail d’ornementation afin d’embellir
l’objet choisi. On peut, en effet, noter d’une façon très terre
à terre, le travail de la servante qui aide Warda à se préparer.
On peut relever ainsi de nombreux éléments qui ont rapport à
l’apparat comme le maquillage, les bijoux, les vêtements dorés ou
bien les parures comme « la rose de velours rouge » à la
page 32, qui est forte en connotation esthétique et poétique. D’une
façon plus abstraite, on peut relever le travail poétique fait par
Genet pour parer, embellir la réalité. On peut ainsi s’arrêter à
l’image, de la page 31, énoncée par Warda : « c’est
que nous portons sous nos jupes les trésors des vignes et des
mines ». On constate que, par un travail de mise en relation,
Genet poétise la réalité et lui donne un aspect somptueux. Le
travail des hommes dans les vignes et les mines, l’argent qu’ils
en tirent pour payer les prostitués, devient ici un « trésor »,
avec tout un imaginaire du scintillement et de la beauté, porté
sous les jupes de ces dernières. On peut également songer à
l’image de l’ « oranger sur un vélo » qui est
résultat d’une métaphore fleurie et qui donne toute une dimension
poétique à l’homme, qui se densifie dans la splendeur.
Dans
la continuation de cette idée, on peut noter que le thème de
l’apparence est très présent dans l’œuvre à travers la
présence des miroirs et des mannequins qui nous renvoient une image.
Le miroir est même présent lorsqu’il ne l’est pas car on peut
le retrouver dans le jeu des acteurs précisé par les didascalies de
Genet ou dans certaines répliques des personnages. Songeons, par
exemple, à la réplique du Lieutenant du treizième tableau à la
page 182 lorsqu’il dit « que chaque homme pour n’importe
quel autre soit un miroir (…) ». On trouve également de
nouveau, à la suite de cette longue réplique, cette idée
d’attirance et de séduction de l’apparence et de l’image
lorsqu’il dit « s’y regarder et s’y voir d’un parfaite
beauté… d’une totale séduction ».
Néanmoins,
on remarque qu’une autre idée se mêle à l’attirance que
provoquent la beauté et tout le travail qu’elle nécessite. Elle
nous est énoncée de façon assez claire au deuxième tableau, à la
page 33, par Mustapha lorsqu’il dit à Warda : « à
mesure que tu te nippes, à mesure que tu te plâtre, c’est toi qui
recule et qui nous aimantes ». Par cette réplique, on est en
présence de deux idées fondamentales que l’on trouve chez la
putain, puisqu’elle est adressée à Warda, et qui s’applique à
la beauté dans l’œuvre. On a, dans un premier temps, l’idée
que derrière cette belle apparence, derrière tout ce travail de
parure, le réel en dessous tend à disparaître. C’est ce que
l’on peut comprendre lorsque Mustapha dit qu’elle « recule ».
On retrouve cette idée à plusieurs autres moments de la pièce. On
peut ainsi songer au personnage de la Vamp qui n’est plus liée
qu’à son caractère attirant, séduisant. On peut songer à la
réplique du Lieutenant durant le douzième tableau, à la page 181,
lorsqu’il dit que « ce n’est pas d’intelligence qu’il
s’agit : mais de perpétuer une image qui a plus de dix
siècles, qui va se fortifiant à mesure que ce qu’elle doit
figurer s’effrite (…) » ou bien à la note du quatorzième
tableau qui explique que la putain est une « apparence »,
que « la perfection, l’essence de la putain est de se
décharner, de se désincarner pour se réduire à une image anonyme
dessinée par un costume d’apparat et d’apparence ». On a
bien l’idée que sous le masque de la beauté, le réel et ses
caractéristiques particulières disparaissent mais on trouve
d’avantage que cette simple constatation. En effet, la note de
Genet peut nous laisser penser qu’il y a une sorte d’incarnation
de l’idéal de beauté par cette épuration. On a, dans un second
temps, l’idée d’aimant, d’attraction déjà évoqué
précédemment mais qui s’allie ici avec une idée de substitution
du réel par cet idéal incarné, comme une fuite du réel par
l’idéal construit. On peut, en effet, songer que si Saïd se marie
à Leïla, la femme la plus laide du village, il passe sa nuit de
noce au bordel avec Warda, la plus belle. Il fuit donc une réalité
considérée comme trop décevante et laide pour un idéal, une
putain qui incarne la beauté par son apparence et ses apparats. Soit
le réel nous échappe, soit on le fuit et l’on est fasciné par
l’image.
Ainsi,
on constate que la beauté peut être assimilée à la putain d’une
façon terre à terre, le personnage est présent dans la pièce,
mais aussi de façon plus abstraite, la beauté partage les mêmes
caractéristiques. On note que déjà une tension entre réel et
idéal nous est dévoilée par l’ambivalence que représente la
putain car si elle est belle, qu’elle peut être vue comme
l’incarnation d’un idéal de beauté, elle est également un jeu
d’apparence et une fuite du réel voir même un réel décevant
sous cape.
*
Rappelons
que si la putain peut être belle et attirante, elle est tout de même
assimilée à une idée collective plutôt péjorative de quelque
chose de bas voir dégradant. Même incarnant une image faite
d’apparence et d’apparat, la putain est trompeuse parce qu’elle
ne cesse pas pour autant d’être ce qu’elle est. Ainsi, telle la
putain qui porte en elle cette ambivalence, la beauté chez Genet
explore la tension entre l’idéal et le réel.
On
peut, en effet, noter que cette beauté trop somptueuse, trop
splendide, trop poétique est remise en question, qu’elle est
soupçonnée. On constate, en effet, que ce qui est présenté comme
beau et idéal est en réalité le résultat d’un trucage. Tout
d’abord, on peut relever des trucages qui sont des éléments
matériels comme les accessoires, les costumes et le maquillage.
Songeons, par exemple, au « coussinet » de Monsieur
Blankensee au dixième tableau, à la page 112, qui devient la raison
du « prestige » du colon au lieu d’une distinction plus
morale ou courageuse. L’image de prestige est donc anéantie,
d’autant plus que Monsieur Blankensee insiste sur le fait qu’ « il
faut tout ce trucage pour nous imposer… pour en imposer ! ».
On retrouve cet élément au onzième tableau, à la page 132, cette
fois renforcé par la femme de Monsieur Blankensee qui parle de ses
« faux cheveux ». On peut aussi mentionner que l’effet
de grandeur des colons est prévu grâce aux talonnettes par Genet
mais qu’elles renvoient également l’idée d’un trucage puisque
cette hauteur n’est pas réelle, elle est juste le résultat d’un
artifice. Toujours dans la même idée, on peut songer à la réplique
du Général à la page 190 qui nous donne l’idée que l’attirail
du soldat, le costume est un maquillage qui dissimule le réel, qu’il
s’agit d’un manteau trompeur qui se sert de la beauté de
l’uniforme pour cacher la mort plus que probable des hommes.
Ensuite, on peut relever des trucages qui relève de la parole et du
pouvoir des mots dans le sens où Genet met dans la bouche de ses
personnages des belles images, des images poétisées qui voile la
réalité et le monde tel qu’il est réellement. Rappelons-nous,
pour illustrer cette idée, l’image présentée par Warda au
deuxième tableau qui la consacre « Reine des Averses »
mais qui n’est finalement que le fait d’une manipulation adroite
et poétique de la langue et de l’image. En effet, la « Reine
des Averses » renvoie à quelque chose de bas et prosaïque,
elle ne devient reine que parce qu’elle est « juponnée
d’or » sinon elle n’est pas différentes des autres. Cet
exemple illustre en même temps l’importance de la parure dans la
construction de la beauté de l’image qu’elle soit physique ou
linguistique. Ce simple trucage, artifices qu’est le jupon
construit une image somptueuse.
Dans
la continuation de cette idée, on avait déjà évoqué la présence
des miroirs comme des éléments rappelant l’importance de
l’apparence dans la pièce. On peut à présent ajouter qu’ils
sont également le symbole d’un faux semblant, d’une apparence
trompeuse, truqué. L’exemple de l’ « oranger sur un
vélo » en est une parfaite illustration, le miroir est là
pour rappeler que l’on est dans l’apparence. Cette image est
d’autant plus intéressante qu’elle illustre également l’idée
que cet idéal, cette image belle et poétique de l’oranger cache
une réalité plus prosaïque, plus grossière qui se replace dans un
contexte de sexualité et de connotation avec la mention des
« branches » et des « fruits ». On peut
également songer au deuxième tableau, où le
mannequin désigne que tout est faux ; il met en évidence que
l’habillage et la peinture ne sont plus que des apparences.
Songeons que la réplique de Warda, « c’est le blanc qui
tient la peau » et les bracelets en « toc » nous
montrent que tout cela est faux et trompeur ; qu’il n’y a,
en réalité, rien de ce que nous annoncent les apparences. On
trouve aussi l’idée de tromperie, de fausseté mais également la
mise à jour de cette fausseté. Songeons, à la page 264 qui,
mettant en parallèle les répliques de Malika et de Chigha, met
aussi en parallèle les deux facettes d’idéal trompeur et de
réalité décevante par l’image de la bougie éteinte ou allumée
et les termes « peau de satin » et « cotonnade
gercée ». Cet exemple nous avance également l’idée d’un
aveuglement face à la beauté grâce à ses artifices. Il nous
rappelle les paroles de Warda au deuxième tableau, « la nuit
commence par l’habillage, la peinture. Quand le soleil est tombé
je ne pourrais rien faire sans mes parures ». Ce premier
exemple nous met aussi en face de l’idée que la beauté est
trompeuse, on peut relever pour illustrer cette idée la réplique du
Lieutenant, à la page 190, lorsqu’il dit que la beauté du Sergent
« se fout bien » d’eux.
Au
fil de nos réflexions, nous tendons à voir que, comme la putain qui
n’est jamais vraiment possédée, la beauté et l’image idéale
qu’elle construit est également éphémère. Elle n’est, en
effet, jamais laissée très longtemps sur son piédestal, elle est
très rapidement suspectée car elle n’est pas réelle et elle tend
à « s’effriter ». Comme la putain qui cache la mort
sous ses jupons, la beauté cache autre chose. Comme le maquillage et
la parure cache la prostituée, les talonnettes et le costume cache
le soldat ; les images poétiques cachent un réel bas et
prosaïque comme nous l’avons vu. Mais, ces images cachent
d’avantage de choses. On peut, d’une part, rappeler que certaine
images poétiques renvoient à la sexualité, comme celle de
l’oranger, et ajouter l’image des épines des roses de Monsieur
Blankensee, aux pages 113 et 114. Cette dernière nous dévoile une
tendance homosexuel du protagoniste comme nous le laisse comprendre
Genet au commentaire du dixième tableau, lorsqu’il écrit qu’ « il
travaille à la beauté des épines ou pourquoi pas des pines plutôt
qu’aux fleurs (…) ». On peut, d’autre part, noter que les
images poétiques peuvent également cacher la violence et la mort.
Songeons, par exemple, à la mort de Warda dont la Mère fait une
description particulière en usant d’une image poétique à la page
229. Elle évoque « le frelon qui fonçait sur la fleur »
pour parler du fait que les femmes la frappe avec des aiguilles. On
constate néanmoins que l’image est tout de suite ramenée à la
violence de la réalité avec l’emploi de termes comme « lui
crevait la peau du ventre et celle du cou », « le
sang qui gicle (…) » ou bien « dernier soupir »
qui ramène bien au fait qu’elle meurt.
Ainsi,
on peut constater que la beauté chez Genet, telle la putain,
apparaît suspecte et trompeuse car usant de trucage et d’artifice
mais cachant également une réalité tout autre sous son masque.
Grâce aux deux précédentes parties, on a pu voir l’ambivalence
que nous propose la beauté, à l’instar de la putain, et comment
elle construit par cela une tension entre idéal et réel. Néanmoins,
on ne peut s’arrêter là car il est intéressant d’étudier
l’usage que fait Genet de la beauté qui, en lui donnant une toute
autre valeur, construit sa propre esthétique.
*
La
beauté, chez Genet, joue bien sur la même ambivalence que la
putain. Elle est attirante et fascinante pour le spectateur, elle est
construite et travaillée au point que le réel en dessous s’efface
pour laisser place à quelque chose de l’ordre de l’idéal. À la
suite de notre étude, on a pu voir que cet idéal était remis en
question et vu comme trompeur car usant de trucages, d’artifices
mais également cachant un réel plus bas et plus décevant lié à
la sexualité, la pourriture, la violence et la mort. On ne peut,
néanmoins, pas s’arrêter à ces constatations car cela
reviendrait à dire que la beauté chez Genet n’a pas de sens,
qu’elle n’est que facticité. Or, la beauté chez Genet a un
sens. Elle est employée d’une façon particulière et, à des fins
qui sont, il est vrai, peu clair en surface mais que l’on peut tout
de même relevées.
La
beauté, chez Genet, est employée afin de nous confronter avec plus
de force au réel. Elle crée une tension entre un idéal auquel on
ne peut plus croire et le réel que l’on tente de fuir parce que
trop décevant. Il ne s’agit pas d’user de la beauté, des belles
images uniquement pour elles mêmes mais plutôt de se servir de la
tension qu’elles créent et, en brisant cette belle image, nous
ramener avec plus de force, plus de violence au réel. Il s’agit de
faire prendre conscience de la réalité telle qu’elle est, dans sa
dimension la plus basse et violente, avec plus d’efficacité que de
simplement montrer les choses telles qu’elles sont. C’est par la
comparaison des deux, la tension que cela instaure que la beauté
devient une arme de confrontation au réel. Songeons, pour illustrer
ces propos, aux répliques du condamné à mort du onzième tableau,
à la page 129. L’homme commence, en effet, par user d’une belle
image poétique, celle de la rose, mais il la transforme très vite
en vision d’horreur macabre. On est déjà ramené à la réalité
par les paroles du gardien qui nous informe que l’homme a commis un
matricide mais on est d’avantage frappé par la confrontation entre
le vocabulaire fleuri, d’un part, et le vocabulaire sanglant,
faisant référence aux boyaux, d’autre part. Le contraste entre
l’évocation poétique de la rose qui ouvre un vaste imaginaire
lyrique et la violence du crime de l’homme mais également la
différence de registre qui s’opère avec l’emploi de mot comme
« foutaises » ou « bide », est d’une
efficacité redoutable. Cela nous ramène avec puissance à la
laideur du réel, l’idéal se brise pour nous confronter au réel
sanglant. La beauté apparaît presque comme une arme pour Genet,
comme nous le laisse penser la réplique du Lieutenant à la page
182, lorsqu’il dit « que l’image que vous offrirez aux
rebelles soit d’une si grande beauté, que leur image qu’ils ont
d’eux ne pourra pas résister. Vaincue. Elle tombera en morceaux
(…) ». On a bien ici l’idée de cette confrontation et que
la beauté devient une arme. Elle a donc bien une fonction, elle
n’est pas beauté que pour le beau. Elle a une valeur iconoclaste
dans le sens où, justement, elle brise les images.
Dans
la continuation de cette idée, on peut voir le personnage de Warda
comme une véritable poétique de la beauté dans Les paravents.
Rappelons, tout d’abord, qu’elle est une putain et, de ce fait,
elle en possède donc l’ambivalence dont on a pu parler dans les
deux premières parties. Ensuite, on peut l’avoir comme une
poétique de la beauté parce qu’elle maîtrise l’apparence et
forge elle-même un idéal de beauté. Songeons, en effet, à ce
« style » qu’elle s’est construite. Il est, lui-même,
une poétique parce qu’il allie la beauté au prosaïque et la
pourriture. En effet, Warda se cure les dents avec une épingle à
chapeau en or. Elle créée le contraste entre idéal et réel
décevant en faisant de son « style », un spectacle que
les « hommes venaient de loin pour (…) » la « (…)
voir se curer les dents (…) » ; mais en rappelant, par
la suite, la réalité pourrissante lorsqu’elle crache et dit, au
deuxième tableau, « complètement gâtée… Tout le fond de
ma bouche est en ruine ». Elle les maîtrise aussi
linguistiquement comme on a pu le montrer avec l’exemple de la
« Reine des Averses », elle manie le procédé
parfaitement en reliant le prosaïque à la beauté. Elle travaille
sur l’apparence, construit une belle image mais la rend suspecte de
façon assez claire car elle confronte le réel à l’idéal de
manière directe en dévoilant la tromperie. Cette idée est
amplifiée au quatorzième tableau parce que Warda rend compte des
apparences par ses paroles et son attitude. Elle dévoile l’idéal
et les apparences, d’une part, parce qu’elle est face au miroir,
à la page 198, mais aussi parce qu’elle se dépouille elle-même
de ses jupons dorés à la page 199. Elle dévoile le réel et rend
compte de la construction d’une image qui efface le réel en
dessous, d’autre part, par ces propos lorsqu’elle dit « Moi,
Warda qui devais de plus en plus m’effacer pour ne laisser à ma
place qu’une pute parfaite, simple squelette soutenant des robes
dorés et me voici à fond de train redevenir Warda ». Elle
nous montre également que l’image qu’elle a construite vole en
éclat, elle perd cette image de beauté pour retrouver toute la
bassesse et la laideur de la réalité ; elle remise face à sa
condition de prostituée à la page 196. On peut noter que Warda
apparaît comme un poétique dans la construction de la beauté et de
son usage lorsqu’elle dit, à la page 231, qu’elle a « poussé
si haut la perfection de [son] art ». Elle se dégrade, en
effet, elle-même ; elle apporte le soupçon sur la beauté en
se dépouillant pour faire face à la réalité. Mais, elle met
également les autres protagonistes face à leur propre médiocrité
comme nous le suggère la réplique de Chigha à la page 232. Même
dans la mort, elle illustre encore cette idée de la beauté parce
qu’elle est parée d’une façon somptueuse par Malika et Djemila
alors qu’elle n’est plus qu’un cadavre. Sa double présence sur
scène brise l’illusion, le masque de la beauté et dévoile la
mort qui se cache en dessous.
Dans
une dernière idée, on peut voir que, si elle confronte au réel, la
beauté dans l’œuvre de Genet apparaît corrompue, pervertie. Elle
joue avec l’ambivalence qu’on lui a reconnue et prend une valeur
tout à fait unique et singulière en subissant une sorte
d’inversement de valeur. En effet, on peut voir que les colons, qui
étaient alors présentés comme les maîtres des apparences, voient
leur image se dégrader ; ce qui faisait leur prestance, ces
apparats s’effritent tout au long de la pièce. Malgré une
tentative pour conserver les apparences au treizième tableau, on
peut voir cette idée illustrer aux pages 214 et 215 sur lesquelles
s’ouvre une nouvelle scène avec des légionnaires européens et où
Genet précise d’une didascalie que « tous les uniformes sont en
lambeaux et couverts de boue ». Le légionnaire, nommé Roger,
ajoute même que ses semelles, symbole de la supériorité et de la
prestance des colons, « sont parties » et qu’il
« marche sur la peau de [ses] pieds ». On peut
relever également le contraste frappant entre la décoration et
l’habit des colons, à la page 247, lorsque l’on trouve en
didascalie qu’ils sont « presque nus (…) mais très
décorés ». Il y a donc, d’un côté, la chute des colons
mais, d’un autre côté, il y a une élévation des arabes qui
étaient jusque là présentés d’une façon péjorative lié à la
pauvreté, à la pourriture et la bassesse. En effet, on peut voir à
la page 133 cette inversion lorsque Leïla devient une statue,
s’alliant ainsi à une idée d’art et de prestige voir de renom,
et qu’elle est qualifiée de « magnifique ». On peut
également songer à la page 188, quand le Général dit au
Lieutenant : « Vous méfier, lieutenant, de cette beauté
qui monte (…) si jamais, en face, il leur tombe un miroir entre les
pattes ». Il met, ici, bien en avant cette idée d’élévation
des arabes. Dans la continuation de cette idée, on peut constater
que la beauté semble finir par naître dans ce réel si laid et
violent. Tel le motif des Fleurs du Mal de Baudelaire, la
beauté de Genet semble finalement s’élever de ce qu’elle
semblait vouloir cacher à première vue. Songeons, ainsi aux
nombreuses répliques qui témoignent de cette ambiguïté de la
beauté qui naît dans le combat et la violence voir l’horreur.
Pour illustrer cette idée, on peut songer au personnage du Sergent
qui semble embellir dans la violence des combats et des actes
sanguinaires. Il est qualifié de « beau monstre », à la
page 189, alors qu’il est clairement dit qu’ « il tue
même les enfants… les fillettes ». Il est même l’objet de
l’admiration des autres comme nous le laisse comprendre la
didascalie qui suit le passage et l’insinuation qu’il obtiendra
une plaque à son nom. On peut également noter qu’une fois mort,
le Sergent reconnaît que « toutes [ses] saloperies
[le]rendaient lumineux » à la page 273. Il en va de même pour
les arabes dont on dit que « le combat les embellit » à
la page 188, et même d’avantage avec l’assimilation à la fin de
la pièce entre un « trésor » et Saïd qui est devenu un
traître. On peut s’arrêter sur l’idée énoncée par le
missionnaire, à la page 249, lorsqu’il dit qu’« ils
viennent de déifier l’abjection ». On a bien cette idée
d’une inversion des valeurs qui peut fortement choquée, la beauté
naît, chez Genet, dans la perversion.
*
*
Ainsi
donc, nous avons pu voir que, dans Les paravents, la beauté
est une putain parce qu’elle prend des caractéristiques qui lui
sont propres. Elle est, en effet, attirante et séduisante au point
d’éblouir et de provoquer une fuite du réel vers l’idéal ;
au point même, que l’objet dessous se décharne, qu’il perde ses
caractéristiques particulières pour incarner une belle image, une
image vu comme idéale. Néanmoins, comme la putain qui ne cesse pas
d’être ce qu’elle est et qui trompe par des artifices, la beauté
est suspectée et remise en question. Elle nous est présentée comme
un voile trompeur posé sur une réalité décevante et basse.
Cependant, cela n’est pas fait sans raison ; la beauté, dans
notre pièce, n’est pas que facticité, elle a un but. Elle n’est
pas seulement une beauté qui ne le serait que pour elle-même. Elle
prend, en effet, une valeur beaucoup plus forte, beaucoup plus
frappante en jouant sur la tension entre idéal et réel dans le but
de nous confronter avec plus de violence à ce dernier. L’esthétique
de Genet se développe au-delà même de cette idée, elle se permet
d’aller jusqu’à une inversion des valeurs communes au point de
nous faire découvrir une beauté pervertie qui a dû, et doit
encore, apparaître choquante pour ses lecteurs.


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