dimanche 24 juillet 2016

Travail sur Les Paravents : « Chez Jean Genet, la beauté est une putain ».

    Les Paravents est une pièce de Jean Genet, publiée en 1961, à la suite d’une crise identité littéraire de la part de son auteur. Néanmoins, fidèle à lui-même, Jean Genet met en scène, dans sa pièce, des personnages, des situations et des images propres à choquer les valeurs de la société bourgeoise de son temps. Certains ont pu dire que, chez Jean Genet, la beauté est une putain. On associe ainsi deux idées ; la beauté qui serait un idéal de gout et de juste, et la putain qui renvoie à quelque chose de bas, quelque chose de prosaïque mais qui n’exclut pas pour autant une idée de beauté. Une putain peut être belle mais elle représente néanmoins une idée de dégradante dans l’imaginaire collectif. Le terme même de putain est péjoratif. Dire que la beauté, chez Genet, est une putain ; c’est dire que les belles images qu’il construit en possèdent les caractéristiques. Cela revient donc à dire que les belles images sont « attirantes » en surface, qu’elles usent des apparences avec génie mais également qu’elles sont éphémère et trompeuse, qu’elles cachent autre chose : un réel plus bas et décevant que l’idéal qu’elles cherchent à incarner. Dire que chez Genet, la beauté est une putain ; c’est dire que les images poétiques et la mise en scène qu’il propose, qui apparaissent belles et somptueuses, cachent une réalité plus basse, laide et pourrissante. Cela nous confronte aux thèmes de l’apparence et du reflet, de l’attirance et de la séduction mais aussi de l’éphémère et de la tromperie, de l’illusion et du trucage. Mais, est ce à dire qu’il ne s’agit pour Genet que de détruire les belles images qu’il met en place ? N’est-il question que de montrer que les charmes de la beauté sont trompeurs ? Ce sujet nous met, en effet, face à une opposition entre un idéal et la réalité par l’ambivalence qu’offre le terme de « putain », mais il nous mène à nous interroger sur l’esthétique de Genet. Quel sens prend la beauté dans l’œuvre, Les Paravents ? Comment se présente-t-elle ? A quoi renvoie-t-elle ? Et, surtout, que nous révèle-t-elle ?

    Nous verrons, dans un premier temps, ce qu’il en est à première vue. Comme la putain, la beauté chez Genet séduit et attire, elle est un travail sur l’apparence mais également une substitution au réel et une incarnation d’un idéal. Dans un second temps, nous montrerons que, examinée avec plus d’attention, la beauté telle la putain est éphémère et trompeuse au point d’en devenir suspecte et d’être remise en question, que cette apparence cache autre chose. Enfin, dans un dernier temps, nous nous arrêterons sur l’esthétique de Genet en montrant que si la beauté cache un réel plus bas, elle le dévoile également avec plus de force en prenant une valeur iconoclaste, dans le sens où elle détruit les images, allant jusqu’à un inversement, une perversion de la beauté qui lui donne, entre les mains de Genet, une nouvelle valeur, une nouvelle fonction.

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    Avant toute chose, on se doit de noter que dans la pièce, Les paravents, le personnage même de la putain est incarné par Warda, Malika et, par la suite, Djemila. En effet, on se doit remarquer que dès leur première apparition, au deuxième tableau, les deux prostituées sont richement vêtues mais elles sont aussi présentées comme de belles femmes, surtout Warda. Jean Genet insiste grandement sur cela, que ce soit dans les didascalies ou bien dans le commentaire qui suit ce deuxième tableau. Songeons, en effet, que leurs robes sont d’un « tissu d’or » mais aussi que la première réplique de ce tableau est celle de Mustapha qui constate « toi es la plus belle » à la page 28. Le lien est donc déjà établi entre beauté et putain par Genet lui-même dans la pièce.

    Cela étant posé, on peut noter que, dans la pièce de Genet, la beauté passe par les personnages, les décors et les costumes mais également par le langage et les images utilisées. Elle agit sur les sens et le goût, elle frappe par sa somptuosité, sa force poétique. Tout comme la putain, la beauté est présentée comme une chose qui attire et séduit, qui doit éblouir autant le personnage que le spectateur. On peut, tout d’abord, noter le pouvoir attractif de la beauté, si l’on considère comme les personnes de la pièce que la putain est un synonyme de beauté, avec cette réplique de Sriha à la page 233 qu’image parfaitement cette idée lorsque, parlant de son fils, elle dit « autour du bordel sa marche dessinait une boucle ». On peut, ensuite, ainsi relever la mise en abyme dans laquelle nous plongent les personnages du deuxième tableau, à la page 28, lorsqu’ils regardent Warda : « les trois hommes ne cessent de regarder les préparatifs, bouches bées ». Ils nous montrent, dans un premier temps, l’attitude que provoque la beauté par leur posture ébahie et contemplative mais ils font aussi, dans un second temps, le lien avec le spectateur qui face à la beauté doit avoir la même réaction. On retrouve cette idée à d’autres moments de la pièce. On peut songer au dixième tableau lorsque Sir Harold applaudit la réplique de Monsieur Blankensee qui parle « comme s’il récitait du Mallarmé », c'est-à-dire de la poésie, quelque chose que l’on a coutume d’assimiler à la beauté du langage, mais également au douzième tableau lorsque l’homme et la femme très français admirent leur mannequin à la page 149 et appuient cette contemplation par des petites exclamations en désignant l’objet esthétique que devient le mannequin paré par le terme de « sublime ».

    Pour poursuivre cette toute dernière idée, qu’il s’agisse des personnages ou des images, on peut voir un véritable travail de parure. La beauté, chez Genet, comme la prostituée qui se pare avec diligence dans le deuxième tableau, est le fruit d’une construction, d’un travail d’ornementation afin d’embellir l’objet choisi. On peut, en effet, noter d’une façon très terre à terre, le travail de la servante qui aide Warda à se préparer. On peut relever ainsi de nombreux éléments qui ont rapport à l’apparat comme le maquillage, les bijoux, les vêtements dorés ou bien les parures comme « la rose de velours rouge » à la page 32, qui est forte en connotation esthétique et poétique. D’une façon plus abstraite, on peut relever le travail poétique fait par Genet pour parer, embellir la réalité. On peut ainsi s’arrêter à l’image, de la page 31, énoncée par Warda : « c’est que nous portons sous nos jupes les trésors des vignes et des mines ». On constate que, par un travail de mise en relation, Genet poétise la réalité et lui donne un aspect somptueux. Le travail des hommes dans les vignes et les mines, l’argent qu’ils en tirent pour payer les prostitués, devient ici un « trésor », avec tout un imaginaire du scintillement et de la beauté, porté sous les jupes de ces dernières. On peut également songer à l’image de l’ « oranger sur un vélo » qui est résultat d’une métaphore fleurie et qui donne toute une dimension poétique à l’homme, qui se densifie dans la splendeur.

    Dans la continuation de cette idée, on peut noter que le thème de l’apparence est très présent dans l’œuvre à travers la présence des miroirs et des mannequins qui nous renvoient une image. Le miroir est même présent lorsqu’il ne l’est pas car on peut le retrouver dans le jeu des acteurs précisé par les didascalies de Genet ou dans certaines répliques des personnages. Songeons, par exemple, à la réplique du Lieutenant du treizième tableau à la page 182 lorsqu’il dit « que chaque homme pour n’importe quel autre soit un miroir (…) ». On trouve également de nouveau, à la suite de cette longue réplique, cette idée d’attirance et de séduction de l’apparence et de l’image lorsqu’il dit « s’y regarder et s’y voir d’un parfaite beauté… d’une totale séduction ».

    Néanmoins, on remarque qu’une autre idée se mêle à l’attirance que provoquent la beauté et tout le travail qu’elle nécessite. Elle nous est énoncée de façon assez claire au deuxième tableau, à la page 33, par Mustapha lorsqu’il dit à Warda : « à mesure que tu te nippes, à mesure que tu te plâtre, c’est toi qui recule et qui nous aimantes ». Par cette réplique, on est en présence de deux idées fondamentales que l’on trouve chez la putain, puisqu’elle est adressée à Warda, et qui s’applique à la beauté dans l’œuvre. On a, dans un premier temps, l’idée que derrière cette belle apparence, derrière tout ce travail de parure, le réel en dessous tend à disparaître. C’est ce que l’on peut comprendre lorsque Mustapha dit qu’elle « recule ». On retrouve cette idée à plusieurs autres moments de la pièce. On peut ainsi songer au personnage de la Vamp qui n’est plus liée qu’à son caractère attirant, séduisant. On peut songer à la réplique du Lieutenant durant le douzième tableau, à la page 181, lorsqu’il dit que « ce n’est pas d’intelligence qu’il s’agit : mais de perpétuer une image qui a plus de dix siècles, qui va se fortifiant à mesure que ce qu’elle doit figurer s’effrite (…) » ou bien à la note du quatorzième tableau qui explique que la putain est une « apparence », que « la perfection, l’essence de la putain est de se décharner, de se désincarner pour se réduire à une image anonyme dessinée par un costume d’apparat et d’apparence ». On a bien l’idée que sous le masque de la beauté, le réel et ses caractéristiques particulières disparaissent mais on trouve d’avantage que cette simple constatation. En effet, la note de Genet peut nous laisser penser qu’il y a une sorte d’incarnation de l’idéal de beauté par cette épuration. On a, dans un second temps, l’idée d’aimant, d’attraction déjà évoqué précédemment mais qui s’allie ici avec une idée de substitution du réel par cet idéal incarné, comme une fuite du réel par l’idéal construit. On peut, en effet, songer que si Saïd se marie à Leïla, la femme la plus laide du village, il passe sa nuit de noce au bordel avec Warda, la plus belle. Il fuit donc une réalité considérée comme trop décevante et laide pour un idéal, une putain qui incarne la beauté par son apparence et ses apparats. Soit le réel nous échappe, soit on le fuit et l’on est fasciné par l’image.

    Ainsi, on constate que la beauté peut être assimilée à la putain d’une façon terre à terre, le personnage est présent dans la pièce, mais aussi de façon plus abstraite, la beauté partage les mêmes caractéristiques. On note que déjà une tension entre réel et idéal nous est dévoilée par l’ambivalence que représente la putain car si elle est belle, qu’elle peut être vue comme l’incarnation d’un idéal de beauté, elle est également un jeu d’apparence et une fuite du réel voir même un réel décevant sous cape.

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    Rappelons que si la putain peut être belle et attirante, elle est tout de même assimilée à une idée collective plutôt péjorative de quelque chose de bas voir dégradant. Même incarnant une image faite d’apparence et d’apparat, la putain est trompeuse parce qu’elle ne cesse pas pour autant d’être ce qu’elle est. Ainsi, telle la putain qui porte en elle cette ambivalence, la beauté chez Genet explore la tension entre l’idéal et le réel.

    On peut, en effet, noter que cette beauté trop somptueuse, trop splendide, trop poétique est remise en question, qu’elle est soupçonnée. On constate, en effet, que ce qui est présenté comme beau et idéal est en réalité le résultat d’un trucage. Tout d’abord, on peut relever des trucages qui sont des éléments matériels comme les accessoires, les costumes et le maquillage. Songeons, par exemple, au « coussinet » de Monsieur Blankensee au dixième tableau, à la page 112, qui devient la raison du « prestige » du colon au lieu d’une distinction plus morale ou courageuse. L’image de prestige est donc anéantie, d’autant plus que Monsieur Blankensee insiste sur le fait qu’ « il faut tout ce trucage pour nous imposer… pour en imposer ! ». On retrouve cet élément au onzième tableau, à la page 132, cette fois renforcé par la femme de Monsieur Blankensee qui parle de ses « faux cheveux ». On peut aussi mentionner que l’effet de grandeur des colons est prévu grâce aux talonnettes par Genet mais qu’elles renvoient également l’idée d’un trucage puisque cette hauteur n’est pas réelle, elle est juste le résultat d’un artifice. Toujours dans la même idée, on peut songer à la réplique du Général à la page 190 qui nous donne l’idée que l’attirail du soldat, le costume est un maquillage qui dissimule le réel, qu’il s’agit d’un manteau trompeur qui se sert de la beauté de l’uniforme pour cacher la mort plus que probable des hommes. Ensuite, on peut relever des trucages qui relève de la parole et du pouvoir des mots dans le sens où Genet met dans la bouche de ses personnages des belles images, des images poétisées qui voile la réalité et le monde tel qu’il est réellement. Rappelons-nous, pour illustrer cette idée, l’image présentée par Warda au deuxième tableau qui la consacre « Reine des Averses » mais qui n’est finalement que le fait d’une manipulation adroite et poétique de la langue et de l’image. En effet, la « Reine des Averses » renvoie à quelque chose de bas et prosaïque, elle ne devient reine que parce qu’elle est « juponnée d’or » sinon elle n’est pas différentes des autres. Cet exemple illustre en même temps l’importance de la parure dans la construction de la beauté de l’image qu’elle soit physique ou linguistique. Ce simple trucage, artifices qu’est le jupon construit une image somptueuse.

    Dans la continuation de cette idée, on avait déjà évoqué la présence des miroirs comme des éléments rappelant l’importance de l’apparence dans la pièce. On peut à présent ajouter qu’ils sont également le symbole d’un faux semblant, d’une apparence trompeuse, truqué. L’exemple de l’ « oranger sur un vélo » en est une parfaite illustration, le miroir est là pour rappeler que l’on est dans l’apparence. Cette image est d’autant plus intéressante qu’elle illustre également l’idée que cet idéal, cette image belle et poétique de l’oranger cache une réalité plus prosaïque, plus grossière qui se replace dans un contexte de sexualité et de connotation avec la mention des « branches » et des « fruits ». On peut également songer au deuxième tableau, où le mannequin désigne que tout est faux ; il met en évidence que l’habillage et la peinture ne sont plus que des apparences. Songeons que la réplique de Warda, « c’est le blanc qui tient la peau » et les bracelets en « toc » nous montrent que tout cela est faux et trompeur ; qu’il n’y a, en réalité, rien de ce que nous annoncent les apparences. On trouve aussi l’idée de tromperie, de fausseté mais également la mise à jour de cette fausseté. Songeons, à la page 264 qui, mettant en parallèle les répliques de Malika et de Chigha, met aussi en parallèle les deux facettes d’idéal trompeur et de réalité décevante par l’image de la bougie éteinte ou allumée et les termes « peau de satin » et « cotonnade gercée ». Cet exemple nous avance également l’idée d’un aveuglement face à la beauté grâce à ses artifices. Il nous rappelle les paroles de Warda au deuxième tableau, « la nuit commence par l’habillage, la peinture. Quand le soleil est tombé je ne pourrais rien faire sans mes parures ». Ce premier exemple nous met aussi en face de l’idée que la beauté est trompeuse, on peut relever pour illustrer cette idée la réplique du Lieutenant, à la page 190, lorsqu’il dit que la beauté du Sergent « se fout bien » d’eux.

    Au fil de nos réflexions, nous tendons à voir que, comme la putain qui n’est jamais vraiment possédée, la beauté et l’image idéale qu’elle construit est également éphémère. Elle n’est, en effet, jamais laissée très longtemps sur son piédestal, elle est très rapidement suspectée car elle n’est pas réelle et elle tend à « s’effriter ». Comme la putain qui cache la mort sous ses jupons, la beauté cache autre chose. Comme le maquillage et la parure cache la prostituée, les talonnettes et le costume cache le soldat ; les images poétiques cachent un réel bas et prosaïque comme nous l’avons vu. Mais, ces images cachent d’avantage de choses. On peut, d’une part, rappeler que certaine images poétiques renvoient à la sexualité, comme celle de l’oranger, et ajouter l’image des épines des roses de Monsieur Blankensee, aux pages 113 et 114. Cette dernière nous dévoile une tendance homosexuel du protagoniste comme nous le laisse comprendre Genet au commentaire du dixième tableau, lorsqu’il écrit qu’ « il travaille à la beauté des épines ou pourquoi pas des pines plutôt qu’aux fleurs (…) ». On peut, d’autre part, noter que les images poétiques peuvent également cacher la violence et la mort. Songeons, par exemple, à la mort de Warda dont la Mère fait une description particulière en usant d’une image poétique à la page 229. Elle évoque « le frelon qui fonçait sur la fleur » pour parler du fait que les femmes la frappe avec des aiguilles. On constate néanmoins que l’image est tout de suite ramenée à la violence de la réalité avec l’emploi de termes comme « lui crevait  la peau du ventre et celle du cou », « le sang qui gicle (…) » ou bien « dernier soupir » qui ramène bien au fait qu’elle meurt.

    Ainsi, on peut constater que la beauté chez Genet, telle la putain, apparaît suspecte et trompeuse car usant de trucage et d’artifice mais cachant également une réalité tout autre sous son masque. Grâce aux deux précédentes parties, on a pu voir l’ambivalence que nous propose la beauté, à l’instar de la putain, et comment elle construit par cela une tension entre idéal et réel. Néanmoins, on ne peut s’arrêter là car il est intéressant d’étudier l’usage que fait Genet de la beauté qui, en lui donnant une toute autre valeur, construit sa propre esthétique.

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    La beauté, chez Genet, joue bien sur la même ambivalence que la putain. Elle est attirante et fascinante pour le spectateur, elle est construite et travaillée au point que le réel en dessous s’efface pour laisser place à quelque chose de l’ordre de l’idéal. À la suite de notre étude, on a pu voir que cet idéal était remis en question et vu comme trompeur car usant de trucages, d’artifices mais également cachant un réel plus bas et plus décevant lié à la sexualité, la pourriture, la violence et la mort. On ne peut, néanmoins, pas s’arrêter à ces constatations car cela reviendrait à dire que la beauté chez Genet n’a pas de sens, qu’elle n’est que facticité. Or, la beauté chez Genet a un sens. Elle est employée d’une façon particulière et, à des fins qui sont, il est vrai, peu clair en surface mais que l’on peut tout de même relevées.

    La beauté, chez Genet, est employée afin de nous confronter avec plus de force au réel. Elle crée une tension entre un idéal auquel on ne peut plus croire et le réel que l’on tente de fuir parce que trop décevant. Il ne s’agit pas d’user de la beauté, des belles images uniquement pour elles mêmes mais plutôt de se servir de la tension qu’elles créent et, en brisant cette belle image, nous ramener avec plus de force, plus de violence au réel. Il s’agit de faire prendre conscience de la réalité telle qu’elle est, dans sa dimension la plus basse et violente, avec plus d’efficacité que de simplement montrer les choses telles qu’elles sont. C’est par la comparaison des deux, la tension que cela instaure que la beauté devient une arme de confrontation au réel. Songeons, pour illustrer ces propos, aux répliques du condamné à mort du onzième tableau, à la page 129. L’homme commence, en effet, par user d’une belle image poétique, celle de la rose, mais il la transforme très vite en vision d’horreur macabre. On est déjà ramené à la réalité par les paroles du gardien qui nous informe que l’homme a commis un matricide mais on est d’avantage frappé par la confrontation entre le vocabulaire fleuri, d’un part, et le vocabulaire sanglant, faisant référence aux boyaux, d’autre part. Le contraste entre l’évocation poétique de la rose qui ouvre un vaste imaginaire lyrique et la violence du crime de l’homme mais également la différence de registre qui s’opère avec l’emploi de mot comme « foutaises » ou « bide », est d’une efficacité redoutable. Cela nous ramène avec puissance à la laideur du réel, l’idéal se brise pour nous confronter au réel sanglant. La beauté apparaît presque comme une arme pour Genet, comme nous le laisse penser la réplique du Lieutenant à la page 182, lorsqu’il dit « que l’image que vous offrirez aux rebelles soit d’une si grande beauté, que leur image qu’ils ont d’eux ne pourra pas résister. Vaincue. Elle tombera en morceaux (…) ». On a bien ici l’idée de cette confrontation et que la beauté devient une arme. Elle a donc bien une fonction, elle n’est pas beauté que pour le beau. Elle a une valeur iconoclaste dans le sens où, justement, elle brise les images.

    Dans la continuation de cette idée, on peut voir le personnage de Warda comme une véritable poétique de la beauté dans Les paravents. Rappelons, tout d’abord, qu’elle est une putain et, de ce fait, elle en possède donc l’ambivalence dont on a pu parler dans les deux premières parties. Ensuite, on peut l’avoir comme une poétique de la beauté parce qu’elle maîtrise l’apparence et forge elle-même un idéal de beauté. Songeons, en effet, à ce « style » qu’elle s’est construite. Il est, lui-même, une poétique parce qu’il allie la beauté au prosaïque et la pourriture. En effet, Warda se cure les dents avec une épingle à chapeau en or. Elle créée le contraste entre idéal et réel décevant en faisant de son « style », un spectacle que les « hommes venaient de loin pour (…) » la « (…) voir se curer les dents (…) » ; mais en rappelant, par la suite, la réalité pourrissante lorsqu’elle crache et dit, au deuxième tableau, « complètement gâtée… Tout le fond de ma bouche est en ruine ». Elle les maîtrise aussi linguistiquement comme on a pu le montrer avec l’exemple de la « Reine des Averses », elle manie le procédé parfaitement en reliant le prosaïque à la beauté. Elle travaille sur l’apparence, construit une belle image mais la rend suspecte de façon assez claire car elle confronte le réel à l’idéal de manière directe en dévoilant la tromperie. Cette idée est amplifiée au quatorzième tableau parce que Warda rend compte des apparences par ses paroles et son attitude. Elle dévoile l’idéal et les apparences, d’une part, parce qu’elle est face au miroir, à la page 198, mais aussi parce qu’elle se dépouille elle-même de ses jupons dorés à la page 199. Elle dévoile le réel et rend compte de la construction d’une image qui efface le réel en dessous, d’autre part, par ces propos lorsqu’elle dit « Moi, Warda qui devais de plus en plus m’effacer pour ne laisser à ma place qu’une pute parfaite, simple squelette soutenant des robes dorés et me voici à fond de train redevenir Warda ». Elle nous montre également que l’image qu’elle a construite vole en éclat, elle perd cette image de beauté pour retrouver toute la bassesse et la laideur de la réalité ; elle remise face à sa condition de prostituée à la page 196. On peut noter que Warda apparaît comme un poétique dans la construction de la beauté et de son usage lorsqu’elle dit, à la page 231, qu’elle a « poussé si haut la perfection de [son] art ». Elle se dégrade, en effet, elle-même ; elle apporte le soupçon sur la beauté en se dépouillant pour faire face à la réalité. Mais, elle met également les autres protagonistes face à leur propre médiocrité comme nous le suggère la réplique de Chigha à la page 232. Même dans la mort, elle illustre encore cette idée de la beauté parce qu’elle est parée d’une façon somptueuse par Malika et Djemila alors qu’elle n’est plus qu’un cadavre. Sa double présence sur scène brise l’illusion, le masque de la beauté et dévoile la mort qui se cache en dessous.

    Dans une dernière idée, on peut voir que, si elle confronte au réel, la beauté dans l’œuvre de Genet apparaît corrompue, pervertie. Elle joue avec l’ambivalence qu’on lui a reconnue et prend une valeur tout à fait unique et singulière en subissant une sorte d’inversement de valeur. En effet, on peut voir que les colons, qui étaient alors présentés comme les maîtres des apparences, voient leur image se dégrader ; ce qui faisait leur prestance, ces apparats s’effritent tout au long de la pièce. Malgré une tentative pour conserver les apparences au treizième tableau, on peut voir cette idée illustrer aux pages 214 et 215 sur lesquelles s’ouvre une nouvelle scène avec des légionnaires européens et où Genet précise d’une didascalie que « tous les uniformes sont en lambeaux et couverts de boue ». Le légionnaire, nommé Roger, ajoute même que ses semelles, symbole de la supériorité et de la prestance des colons, « sont parties » et qu’il « marche sur la peau de [ses] pieds ».  On peut relever également le contraste frappant entre la décoration et l’habit des colons, à la page 247, lorsque l’on trouve en didascalie qu’ils sont « presque nus (…) mais très décorés ». Il y a donc, d’un côté, la chute des colons mais, d’un autre côté, il y a une élévation des arabes qui étaient jusque là présentés d’une façon péjorative lié à la pauvreté, à la pourriture et la bassesse. En effet, on peut voir à la page 133 cette inversion lorsque Leïla devient une statue, s’alliant ainsi à une idée d’art et de prestige voir de renom, et qu’elle est qualifiée de « magnifique ». On peut également songer à la page 188, quand le Général dit au Lieutenant : « Vous méfier, lieutenant, de cette beauté qui monte (…) si jamais, en face, il leur tombe un miroir entre les pattes ». Il met, ici, bien en avant cette idée d’élévation des arabes. Dans la continuation de cette idée, on peut constater que la beauté semble finir par naître dans ce réel si laid et violent. Tel le motif des Fleurs du Mal de Baudelaire, la beauté de Genet semble finalement s’élever de ce qu’elle semblait vouloir cacher à première vue. Songeons, ainsi aux nombreuses répliques qui témoignent de cette ambiguïté de la beauté qui naît dans le combat et la violence voir l’horreur. Pour illustrer cette idée, on peut songer au personnage du Sergent qui semble embellir dans la violence des combats et des actes sanguinaires. Il est qualifié de « beau monstre », à la page 189, alors qu’il est clairement dit qu’ « il tue même les enfants… les fillettes ». Il est même l’objet de l’admiration des autres comme nous le laisse comprendre la didascalie qui suit le passage et l’insinuation qu’il obtiendra une plaque à son nom. On peut également noter qu’une fois mort, le Sergent reconnaît que « toutes [ses] saloperies [le]rendaient lumineux » à la page 273. Il en va de même pour les arabes dont on dit que « le combat les embellit » à la page 188, et même d’avantage avec l’assimilation à la fin de la pièce entre un « trésor » et Saïd qui est devenu un traître. On peut s’arrêter sur l’idée énoncée par le missionnaire, à la page 249, lorsqu’il dit qu’« ils viennent de déifier l’abjection ». On a bien cette idée d’une inversion des valeurs qui peut fortement choquée, la beauté naît, chez Genet, dans la perversion.

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    Ainsi donc, nous avons pu voir que, dans Les paravents, la beauté est une putain parce qu’elle prend des caractéristiques qui lui sont propres. Elle est, en effet, attirante et séduisante au point d’éblouir et de provoquer une fuite du réel vers l’idéal ; au point même, que l’objet dessous se décharne, qu’il perde ses caractéristiques particulières pour incarner une belle image, une image vu comme idéale. Néanmoins, comme la putain qui ne cesse pas d’être ce qu’elle est et qui trompe par des artifices, la beauté est suspectée et remise en question. Elle nous est présentée comme un voile trompeur posé sur une réalité décevante et basse. Cependant, cela n’est pas fait sans raison ; la beauté, dans notre pièce, n’est pas que facticité, elle a un but. Elle n’est pas seulement une beauté qui ne le serait que pour elle-même. Elle prend, en effet, une valeur beaucoup plus forte, beaucoup plus frappante en jouant sur la tension entre idéal et réel dans le but de nous confronter avec plus de violence à ce dernier. L’esthétique de Genet se développe au-delà même de cette idée, elle se permet d’aller jusqu’à une inversion des valeurs communes au point de nous faire découvrir une beauté pervertie qui a dû, et doit encore, apparaître choquante pour ses lecteurs.   

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