mercredi 13 janvier 2016

Présenter un auteur : Elizabeth Gaskell

« I disapprove so entirely of the plan of writing ‘notices’ or ‘memoirs’ of living people »1 écrit Elizabeth Gaskell dans sa lettre du 4 juin 1865. Après s’être elle-même confrontée à l’exercice de la biographie sous la demande du père de Charlotte Brontë, Mrs. Gaskell exprime ainsi son rejet pour le genre. Un rejet tellement fort que ses filles brûleront une partie de sa correspondance après sa mort pour respecter ce souhait.

Face à cette position si claire, ne serait ce pas trahir l’auteur que de persister à vouloir présenter sa vie ? Cela étant dit, cette action peut nous être pardonnée si l’on considère que, dans un premier temps, Elizabeth Gaskell ne fait plus partie des vivants, ces « living people », et, dans un second temps, que sa vie entretient des liens étroits avec son œuvre. S’il est seulement possible de séparer un auteur et de son œuvre, de les percevoir comme des entités bien distinctes qui ne communiqueraient pas, cela n’est certainement pas le cas de Mrs. Gaskell pour qui l’expérience de la vie est bien une source d’inspiration dans laquelle il faut puiser. De fait, ne le pressent-elle pas elle-même lorsqu’elle écrit à une jeune auteur que « du point de vue strictement artistique une bonne écrivaine doit avoir vécu une vie active […] »2 ? Une de ses amies proches, Susanna Winkworth, en avait elle aussi conscience lorsqu’elle écrit dans l’une de ses lettres « The diverse strands of Gaskell’s life were an important source of creative inspiration […] »3. Si, dans son article, Marianne Camus écrit au sujet de Mrs. Gaskell que « c’est la vie qui fait l’artiste »4, on peut vraisemblablement ajouter que l’artiste est aussi celui qui fait l’œuvre et donc présenter sa vie permet de comprendre celle-ci.



Les éléments de sa vie personnelle


Naissance et Famille : ses premières sources d’inspirations


Avant d’être Mrs. Gaskell, notre auteur fut d’abord Elizabeth Cleghorn Stevenson, fille de William Stevenson et d’Elizabeth Holland. La famille de la future Mrs. Gaskell ne suit pas tout à fait le modèle anglais traditionnel. En effet, lorsqu’elle naît le 29 septembre 1810 à Londres, elle a déjà un frère, John, de douze ans son aîné et, alors qu’elle n’a que treize mois, sa mère décède. Elizabeth est alors immédiatement adoptée par la sœur de sa mère, Hannah Lumb, et envoyée à Knutford, une ville de campagne, où elle grandira dans une atmosphère tranquille et paisible.

Ces premiers éléments factuels sont riches de sens lorsque l’on s’intéresse à l’œuvre d’Elizabeth Gaskell. L’absence de figure maternelle est à la fois un point sensible et un thème récurrent que l’on retrouve dans un grand nombre de ses œuvres. Notons, d’abord, les propos de notre auteur lorsqu’elle écrit, dans une lettre à G. Hope datée de 1949, « I think no one but one so unfortunate as to be early motherless can enter into the craving one has after the lost mother »5. Cette absence ressentie comme une perte se répercute également dans certaines de ses fictions. On peut, en effet, songer que l’héroïne éponyme de son premier roman, Mary Barton publié en 1848, en est également dépourvue. D’autre part, la ville de Knutford est, pour l’ensemble des critiques de Mrs. Gaskell, la source d’inspiration pour son second roman, Cranford, de 1851. Elle précisera à Ruskin dans une lettre que Cranford est son roman préféré parce qu’elle a vraiment vécu certaine des anecdotes telles que celle de la vache portant une veste de flanelle.

Une fois à Knutford, Elizabeth Gaskell aura très peu de contacts avec son père avant la mort de celui-ci en 1829. On peut, tout de même, noter que William Stevenson se marie de nouveau en 1822 à Catherine Thomson avec laquelle il a eu deux autres enfants. Les biographes ont tout lieu de croire que les relations qu’entretient la future Mrs. Gaskell avec sa belle-mère sont loin d’être excellente. Pour en témoigner, on peut se référer à sa correspondance lorsqu’elle écrit : « Long ago I lived in Chelsea occasionally with my father & stepmother, and very very unhappy I used to be […] »6. Un autre facteur important et marquant dans sa vie est la disparition de son frère en mer pendant son service pour la marine entre 1828 et 1829. Comme le note Shirley Foster dans son ouvrage7, le frère et la sœur n’étaient pas extrêmement proches à cause de l’important écart d’âge qui les séparait. Il reste cependant son seul frère et l’on trouve, dans la correspondance de l’auteur, tout l’intérêt que celui-ci portait à l’éducation et aux progrès de sa jeune sœur. Tant est si bien que sa disparition marque profondément la jeune fille.

Ces quelques éléments sont tout aussi importants du point de vue de la production littéraire de Mrs. Gaskell. On peut, de fait, noter qu’ils viennent s’ajouter aux thèmes qui hantent ses récits. En effet, on retrouve cette figure de la belle-mère et la relation particulière qui l’accompagne chez certaines de ses héroïnes telles que Molly Gibson dans Wives and Daughters.8 D’un autre côté, le thème de la disparition des figures masculines se retrouvent davantage encore. On peut ainsi compter au moins deux figures de frère disparu ; dans Cranford, d’abord, à travers le personnage de Peter et dans North and South, ensuite, à travers la figure de Frédéric Hale. Ce dernier est tout à fait intéressant parce qu’il s’agit aussi d’un marin mais qui réussit à revenir auprès des siens. La fiction permet à Mrs. Gaskell de combler un désir : celui du retour de l’être disparu. Ce point confirme à quel point la vie de l’auteur influence son œuvre. Les premiers événements fondateurs de sa vie hantent avec récurrence certaines des fictions de Mrs. Gaskell.

Éducation et milieu unitarien : des bases de réflexions solides


Avant tout discours, il est intéressant de noter que les deux parents de la future Mrs. Gaskell ainsi que sa famille maternelle et, plus tard, son mari font partie du courant unitarien dont on va expliciter les caractéristiques. L'unitarisme est une doctrine religieuse qui soutient que le Dieu du christianisme est une seule personne. Elle ne reconnait donc pas la Trinité que certains des unitariens conçoivent comme n'étant pas, à strictement parler, un monothéisme. À cette première prérogative s'ajoute la foi en la raison humaine et en un certain nombre de vertus comme la charité et la tolérance ainsi qu'une interprétation libre de la Bible. Comme l’énonce Shirley Forster dans son ouvrage, les unitariens réconcilient la science et la tradition chrétienne. On trouve des figures célèbres parmi les unitariens tels que le poète John Milton, le physicien Isaac Newton ou, plus proche de Mrs. Gaskell, Charles Dickens.

D’autre part, l’une des particularités de ce courant est que les unitariens croient l’éducation nécessaire pour les filles aussi bien que pour les garçons. De ce fait, William Stevenson accorde une très grande importance à l’éducation de sa fille. Les lettres du père de Mrs. Gaskell montrent un réel attachement et beaucoup de curiosité concernant les progrès de sa fille dans ses études. Il veille, en effet, à son apprentissage des langues comme le français, le latin et l’italien dont on retrouve des traces dans notre nouvelle dans l’usage de termes tels que « régime » ou « desiderata ». Shirley Foster, dans son ouvrage, met en exergue que William Stevenson envoie également à Elizabeth Gaskell des revues comme Literary Gazette et des ouvrages guides sur l’éducation féminine tels que The Female Mentor ; elle se permet de citer Esther Alice Chadwick qui, dans son ouvrage, écrit : « if heredity is to count for anything her father was responsible for her love of historical research, which is revealed in many of her stories »9. Cet intérêt paternel nous démontre ainsi à quel point il est une source d’inspiration même s’il est émotionnellement absent de la vie de notre auteur. Il lui transmet, en effet, également son amour pour la poésie en lui faisant parvenir des copies de poèmes tels que Cowder, Gray et Spencer forgeant, selon le critique John Chapple, son goût pour la pastorale.

La famille maternelle de la future Mrs. Gaskell, également unitarienne, joue un rôle important dans son éducation et sa construction à la personnelle et littéraire. Les Holland ont une place confirmée dans la société locale ; ils introduisent Elizabeth Gaskell à un large éventail de connaissances et d’intérêts qui auront des impacts important sur sa vie créative. Les connexions des Holland ouvrent son regard sur les dernières idées importantes de son temps et nourrissent son travail. Dans sa correspondance, Elizabeth souligne que la famille Holland avaient une très bonne bibliothèque lorsqu’elle écrit « [they] had all the old books »10. La famille possède, en effet, les classiques des 17e et 18e siècles ainsi que des ouvrages historiques tels que History of England de Goldsmith. Dans son ouvrage, Shirley Foster note que Mrs. Gaskell suit la mode des listes de lecture qui a lieu à son époque mais que son éducation littéraire reste très éclectique. Les unitariens prônent une solide connaissance d’une littérature intellectuelle mais ne refusent pas aux jeunes filles la lecture de romans pour autant.

Elizabeth Gaskell entre en pension à l’école des sœurs Byerlys de 1821 à 1826 dans laquelle les matières standards sont la lecture, l’écriture, la grammaire et la composition, la géographie et l’Histoire ancienne et moderne. À ces matières viennent s’en ajouter d’autres comme le français, la musique, le dessin, la danse et l’apprentissage écrit de l’italien. On peut trouver la preuve que notre auteur se forge et conserve d’heureux souvenirs durant ce temps passé à l’école grâce à son court roman, My Lady Ludlow, de 1858 qui apparait comme semi autobiographique. Cette œuvre pose question quant au refus de Mrs. Gaskell de l’autobiographie car on constate que notre auteur se dit déjà énormément. Avec le prisme de sa vie, on est forcé de remarquer qu’il ne manquerait, finalement, à ses œuvres que des faits précis et datés. Même après la fin de ses études, Mrs. Gaskell restera une lectrice avide et conservera un amour pour la poésie toute sa vie. Dans sa correspondance, on note son goût pour Shakespeare, Walter Scott, les poètes romantiques comme Wordsworth ou bien encore les contes et légendes.

Ainsi, le milieu dans lequel grandit Elizabeth se prête à l’ouverture et la richesse intellectuelle. La famille Holland lui permet également de voyager en rendant visite aux différents membres. De cette manière, Elizabeth avait déjà visité Manchester avant d’y rencontrer son futur mari.

Mariage, Manchester et famille : les déclics de l’écriture


Les deux décennies que sont 1830 et 1840 apportent des changements majeurs dans la vie de notre auteur en termes de lieux, de personnes et d’activités créatrices.

De toute évidence, comme pour chaque femme de cette époque, la principale date marquante est sa rencontre avec le révérend William Gaskell, officiant à la chapelle unitarienne de Cross Street à Manchester, durant un séjour avec sa cousine, Mary Turner. Elizabeth Stevenson devient donc officiellement Mrs. Gaskell, le 30 août 1828 à Knutford. Le jeune couple s’installe à Manchester où la communauté unitarienne prédomine à la fois économiquement et culturellement. La chapelle de William Gaskell en étant un centre important, celui-ci devient une des figures de proue de la communauté. L’homme lui-même est une personne qui aime à être occupé. En plus de ses devoirs de pasteur, William Gaskell cumule différentes activités allant de l’enseignement au secrétariat en passant par différents clubs.

Nombre des biographes s’accordent à remarquer que, sans le moindre signe d’un mariage malheureux, les deux époux mènent des vies plutôt séparées. Malgré cela, unanimement, ils concèdent que William Gaskell a toujours soutenu sa femme dans ses activités littéraires notamment en l’aidant avec ses éditeurs. On peut, d’ailleurs, constater la tendresse de Mrs. Gaskell pour son époux dans la dédicace de son roman, Sylvia’s Lovers, qui est adressée à celui-ci11. Shirley Foster, dans son ouvrage, note que l’occupation permanente de son mari permet à Elizabeth une grande liberté dans sa carrière professionnelle qui n’allait pas forcément de soi pour une femme à l’époque victorienne.

Cela dit, en tant que femme de pasteur, Mrs. Gaskell est au contact de la souffrance des habitants les plus démunis de la ville de Manchester. Bien qu’elle se refuse à se laisser déborder par les activités de constante charité qui sont généralement échouées à la femme du pasteur, Mrs. Gaskell se trouve tout de même mise face au chancre de la pauvreté. Ce qu’elle peut observer finit de la déciller sur les conditions de vie de la classe ouvrière. Les époux Gaskell collaboreront alors, à ce sujet, à la production d’un poème narratif à la manière de George Crabbe, Sketches Among The Poor, en 1837. Elizabeth ira plus loin avec son roman, Mary Barton, qui traite de la condition ouvrière.

Hormis le mariage qui reste l’événement le plus important de la vie d’une femme à cette époque, le changement le plus conséquent demeure le passage du paisible et rural village qu’est Knutford pour la ville industrielle qu’est Manchester. Ce « dear old dull ugly smoky grim grey Manchester »12 écrira Mrs. Gaskell bien qu’elle demeure à l’écart de la fumée des fabriques. Le contraste n’en est pas moins des plus frappants et, même si elle reconnait des qualités à la ville, son clocher restera toujours Knutford. Mrs. Gaskell se plaint, en effet, beaucoup de la fumée et de l’insalubrité de la ville qui l’affaiblissent autant mentalement que physiquement. On peut, d’ores et déjà, remarquer que la dichotomie entre ville et campagne se retrouvent dans un grand nombre de ces œuvres. Pour n’en citer qu’une, songeons que dans North and South, Margaret Hale quitte son sud bien aimé pour aller habiter dans la ville industrielle du nord qu’est Milton. Il est intéressant de remarquer que la mère de l’héroïne tombe malade à cause du changement d’atmosphère, ne cessant de blâmer la fumée pour son état. Mrs. Gaskell gardera tout au long de sa vie des sentiments contradictoires pour Manchester qui restera la ville où ses enfants sont nés et où elle a produit la plus grande partie de son œuvre.

Avant de se lancer corps et âme dans le métier d’écrivain, Mrs. Gaskell vit sa vie de femme et fonde sa famille13. De 1833 à 1846, elle met au monde sept enfants dont seulement quatre atteignent l’âge adulte : Marianne (1834), Margaret Emily (1837), Florence Elizabeth (1842) et Julia Bradford (1846). Malgré cela, sa famille reste relativement petite pour l’époque. On peut retenir, cependant, qu’elle met au monde une petite fille morte née en 1833 qui lui inspirera, en 1836, un sonnet. Ce fait ne prouve que davantage l’influence que sa vie à sur l’inspiration créatrice de Mrs. Gaskell.

Cela étant dit, il est important de signaler le décès de son jeune fils, William. Né en Octobre 1844, il décède en Août 1845 à cause de la scarlatine. Cet événement est des plus traumatisant pour Mrs. Gaskell qui écrira à une de ses amies : « that wound will never heal on earth, although hardly anyone know how it changed me »14. Dans le but de combattre la dépression, de bouter ses pensées sombres, William Gaskell la pousse à l’écriture comme un moyen d’apaiser sa souffrance. Il l’encourage dans l’écriture de son premier roman, Mary Barton, qu’elle ne signe d’abord pas. Lorsque le roman est publié par Chapman and Hall, son succès immédiat n’est que l’orée de la carrière de Mrs. Gaskell. Elle est, en effet, l’esprit assez délié pour faire entrer son lecteur dans ce monde peu connu des ouvriers. Le public est très fortement marqué même si les critiques s’accordent à dire que Mrs. Gaskell fait parfois preuve de naïveté dans ses descriptions.

Une femme occupée : des rencontres significatives


Avant même qu’il soit question d’écrire, Mrs. Gaskell est, à l’instar de son mari, une personne qui aime à s’occuper. Dans son ouvrage, Arthur Pollard décrit Mrs. Gaskell comme une dame extrêmement active :
Those who know Mrs. Gaskell only by Cranford are sometimes inclined to think of her as a quiet, perhaps somewhat prim Victorian lady. Hardly anything could be farther the truth. She was extremely active as a mother, a minister’s wife and a hostess. When she had time to spare from these duties, there were the calls of visiting, of apparently indefatigable letter-writing and the passion of travel. 15
Le statut de femme, à la fois de mère et d’épouse, est déjà une profession à temps complet à l’époque victorienne. Mrs. Gaskell se doit, en effet, de s’occuper de ses enfants, de tenir la maison familiale et de gérer ses domestiques. Shirley Foster, dans son ouvrage, insiste sur le caractère maternel et attentionné de notre auteur qui tient pour sa fille aînée, Marianne, un journal. Mrs. Gaskell entretient également de nombreuses correspondances avec les membres de sa famille, des amis mais également des figures littéraires féminines notables telles que Mary Howitt, Harriet Martineau, Anna Jameson ou encore Georges Eliot. Dans son ouvrage, Kate Flint insiste sur sa correspondance avec Florance Nightingale, célèbre infirmière britannique16. D’autre part, lorsqu’elle se met vraiment à l’écriture après son premier roman, Elizabeth Gaskell se plaint souvent dans sa correspondance d’être sans arrêt interrompue pour répondre à différentes questions d’ordre domestique. Tout au long de sa vie, perdurera ce conflit entre l’écriture et ses devoirs de femme dont Mrs. Gaskell est parfaitement consciente.

Si l’on a déjà souligné l’importance de son statut d’épouse de pasteur qui l’accapare, on peut noter que Mrs. Gaskell du fait de ses croyances et valeurs est portée vers l’entre-aide et la générosité. En effet, selon Shirley Foster, les sœurs Winkworth, élèves de William Gaskell, écriront de Mrs. Gaskell : « she was, in fact, almost adored by the poorer members of her husband’s flock »17. Bien qu’elle se refuse à laisser ce devoir dominer sa vie, Elizabeth Gaskell s’implique dans de nombreuses activités charitables. Elle pourvoit l’instruction des filles à l’école du dimanche, donne des cours de coutures et participe à des travaux sociaux comme les crèches ou l’aide aux travailleurs immigrants. Toutes ces activités lui permettent d’expérimenter la vie des plus démunies. Aux premières loges des difficultés et de la misère, elle prend conscience à quel point la situation est délétère notamment pour les jeunes femmes ouvrières. Cette constatation du nombre incroyable de mères célibataires, désignées en anglais par le terme de « fallen women », l’inspirera grandement de ce sujet de son roman Ruth, en 1853, bien qu’elle ait déjà commencé à aborder le thème avec le personnage d’Esther dans Mary Barton. Le roman fait scandale à cause de son sujet porté vers la controverse mais l’on peut noter que certains auteurs sont conscients de l’ampleur du roman. En effet, Charlotte Brontë demandera à son éditeur de repousser la publication de son roman Villette pour laisser la critique se concentrer sur le roman de Mrs. Gaskell. D’autre part, c’est en apportant son soutient à une de ces jeunes femmes, en l’aidant à immigrer vers l’Australie, qu’elle fait la connaissance de Dickens. Elle entretiendra avec ce dernier une relation professionnelle durable, participant activement à son magazine Household Words puis All The Year Round.

Des différences s’installent néanmoins entre les deux époux. Alors que William Gaskell préfère s’excuser des réunions sociales pour travailler, Elizabeth Gaskell aime à recevoir et être en société. Arthur Pollard évoque, dans son ouvrage, les réceptions données par notre auteur où sont invités les Carlyle et les Dickens mais aussi de grandes figures féminines comme Charlotte Brontë ou Harriet Beecher Stowe. Songeons, en effet, que Charlotte Brontë rend visite aux Gaskell en 1851 à Manchester ; une visite qui lui sera rendue en 1853 à Haworth. Notre autre mène donc une vie culturelle et mondaine très active mais garde du temps pour sa passion du voyage. Mrs. Gaskell est l’une de ces personnes qui aspirent au changement, le fait de voyager répond à ce besoin. Elle rend ainsi visite aux membres de sa famille, notamment aux Holland de Knutford. Elle désigne également des lieux de vacances pour sa famille qui deviendront des rituels. En juillet 1843, elle passe du temps avec sa famille sur la côté du Landcashire à Silverdale. Le lieu lui servira d’inspiration pour le paysage de son roman Ruth. On peut aussi citer Wales dont la beauté sauvage et reculée a servi de source d’inspiration pour certaines de ses nouvelles comme The Well of Pen-Morfa (1850) ou bien The Doom of the Griffiths (1858). Cela dit, l’un des lieux les plus importants reste Skelwith dans Little Langdale près d’Ambleside où elle fait la connaissance de grandes figures littéraires telles que Wordsworth en 1849 ou encore Ruskin et Charlotte Brontë. En ce qui concerne cette dernière, Mrs. Gaskell entretiendra une amitié solide avec elle. À tel point, qu’à sa mort, le père de Charlotte Brontë demandera comme une faveur l’écriture d’une biographie à notre auteur.

D’autre part, ce goût du voyage s’étend vers l’étranger en commençant, en 1841, par la Belgique et l’Allemagne. Elle effectuera, également, différents voyages à Rome en 1857 et 1863. En Europe, Mrs. Gaskell alimente son inclination pour l’architecture, l’Histoire, les paysages et les légendes. À Heidelberg, elle rencontre Mary et William Howitt qui joueront un rôle très important dans le début de sa carrière. De fait, elle contribuera au journal de William Howitt, Visits to Remarkable Places, par des récits de voyages tels que Clopton Hall en 1840. L’Europe lui procurera l’inspiration romantique et gothique de certaines de ses nouvelles telles que The Grey Woman en 1861.

La fin d’une vie : une auteur reconnue


Durant les deux décennies que sont 1850 et 1860, Mrs. Gaskell est une auteur reconnue et populaire. Elle publie, en effet, l’essentiel de ses romans durant les années 1850 : Cranford et Ruth en 1853, North and South en 1855 et The Life of Charlotte Brontë en 1857. Si la critique peut être parfois féroce, notre auteur reste forte de son succès, reconnue par ses contemporains. On a, en effet, déjà mentionné que Charlotte Brontë avait retardé la publication de son roman au profit de Mrs. Gaskell. Où trouver une plus belle preuve de reconnaissance si ce n’est, peut être, dans la sollicitation constante de Dickens d’une contribution de Mrs. Gaskell pour ses magazines successifs ? Cela dit, on peut remarquer que, jusqu’à la fin de sa vie, Mrs. Gaskell fait preuve de beaucoup d’humilité et de sensibilité. Elle demeure, en effet, à chaque fois touchée par les commentaires négatifs comme nous le montre une lettre écrite à Nancy Robson : « I had a terrible fit of crying all Saty Night at the unkind things people were saying »18. D’autre part, loin de s’enorgueillir, Elizabeth Gaskell se sert de sa réputation pour soutenir des jeunes auteurs, les conseiller et les aider à entrer dans le monde littéraire.

Notre auteur est doucement usée par la maladie et la fatigue due à la pression de son dernier et ultime roman, Wives and Daughters, publié sous forme de série dans le Cornhill Magazine. Mais, son décès survient tout à fait subitement le 12 novembre 1865. Comme l’en témoigne sa fille, Margaret Emily, dans une lettre du 22 janvier 1866 : « when quite suddenly, without a moment’s warning, in the midst of sentence, she fell forwards - dead »19. William Gaskell tente alors de finir son roman inachevé, Wives and Daughter, pour le publier de manière posthume en 1866.

Il reste sans aucun doute beaucoup à dire sur Elizabeth Gaskell. On pourrait, cependant, terminer ce rapide panorama biographique sur les mots de Charles Eliot Norton au sujet de notre auteur :
She is like the best things in her books ; full of generous and tender sympathies, of thoughtful kindness, of pleasant humour, of quick appreciation, of utmost simplicity and truthfulness, and uniting with the perfect delicacy and retirement a strength of principle and purpose and straightforwardness of action, such as few women possess. 20
Ces paroles justifient à nouveau la concordance qui existe entre la vie de notre auteur, sa personnalité, et ses œuvres.

Son parcours littéraire


Pourquoi écrire ? Comment écrire ?


S’il y a bien un fait que l’on se doit d’évoquer lorsque l’on traite le parcours littéraire d’un auteur, il ne peut s’agir que des raisons qui le poussent à prendre la plume. Dans le cas d’Elizabeth Gaskell, comme dans celui de beaucoup d’autres, ces raisons sont d’ordre multiple, peut être parfois contradictoire.

Une union est, tout d’abord, perceptible entre des raisons sentimentales et des raisons davantage factuelles. Précédemment, on a insisté sur la sensibilité littéraire que possède Mrs. Gaskell et qui la porte à la lecture mais aussi à l’écriture de petites pièces comme le sonnet dédiés à son enfant mort-né. Songeons également aux poèmes narratifs écrits en collaboration avec William Gaskell tels que Sketches Among The Poor, en 1837, déjà évoqués plus haut. La sensibilité littéraire de Mrs. Gaskell semble s’allier avec les autres intérêts de notre auteur comme si l’écriture devenait à certains moments le moyen d’exprimer ce qui la bouleverse autant que ce qu’elle aime. On peut voir ainsi sa participation au magazine de William Howitt par des récits de voyages qui mêlent, comme on a pu le montrer précédemment, l’écriture et sa passion pour le voyage. Allons plus loin, la mort de son fils William, en 1845, est à la fois un événement factuel et un événement propre à bouleverser notre auteur. Là encore, comme dans le cas du sonnet, l’écriture devient un moyen pour canaliser et exprimer ce que ressent notre auteur. Il s’agit là du but recherché par William Gaskell lorsqu’il incite sa femme à prendre la plume dont le résultat sera Mary Barton en 1847. Dans une de ses lettres, Mrs. Gaskell reconnait à l’écriture cette même valeur lorsqu’elle écrit : « However we are talking of women. I am sure it is healthy for them to have the refuge of the hidden world of Art to shelter themselves »21. Finalement, la sensibilité littéraire de Mrs. Gaskell étant déjà latente, ses drames personnels autant que ses passions la poussent vers l’écriture comme vers un refuge.

Une tension s’installe, cependant, entre des raisons tout bonnement matérielles et des raisons réfléchies qui proposent une vision idéale de l’écriture. Françoise Bash met parfaitement en exergue cette première dimension lorsqu’elle écrit, dans son ouvrage, qu’« il y avait souvent un rapport direct entre tel besoin d’argent précis et telle production »22. À une époque où la femme n’est pas encore considérée comme légitime possesseur de ses propres biens, écrire devient un métier à part entière qui permet à Mrs. Gaskell d’être indépendante financièrement. Elle est ainsi en mesure d’assouvir sa passion du voyage sans avoir à traiter d’argent avec son époux toujours trop occupé. On a donc bien là une vision toute matérialiste de l’écriture qui cohabite, cependant, avec une vision idéale qui est le résultat d’interrogations sur l’écriture elle-même. En tant qu’artiste, elle se plie à l’exercice de définition. On retrouve, de façon morcelée, des déclarations qui nous éclairent sur la perception qu’elle a de son travail. En effet, Mrs. Gaskell n’écrit pas tant qu’elle n’a pas clairement en tête la structure entière de son livre et elle a à cœur de faire ses propres choix. Dans son article, Marianne Camus traduit les propos que tient notre auteur à l’un de ses correspondants : « C’est moi qui choisis les sujets sur lesquels j’écris, et je les traite dans le style que je préfère »23. D’ailleurs, cette vision matérialiste de l’écriture évoquée plus haut, ne signifie pas que Mrs. Gaskell n’a pas conscience de la difficulté de la tâche. « Aucun travail physique, le plus dur soit-il, n’a jamais produit fatigue comparable à l’épuisement complet que j’ai éprouvé après avoir écrit les ‘meilleurs’ passages de mes livres »24 écrit-elle, en effet, dans sa correspondance. Cela étant dit, deux composantes sont intéressantes sur la façon dont Elizabeth Gaskell définit sa façon d’écrire. La première nous révèle un style de l’intime où le narrateur est presqu’un conteur lorsqu’elle écrit à propos de certaines scènes de Mary Barton « les dire autant que possible comme si je parlais à une amie au coin du feu par une nuit d’hiver »25. Cette première composante ne sera pas sans rappeler l’attitude du narrateur de la nouvelle que nous avons choisi de traduire. La seconde nous esquisse, selon Marianne Camus, une attitude « visionnaire » vis-à-vis de l’écriture qui rappelle l’état second dans lequel Dickens écrivait que l’on trouve illustrer dans la peinture de Robert William Buss, « Le rêve de Dickens »26. En effet, Marianne Camus relève les propos de Mrs. Gaskell au sujet de Mary Barton lorsqu’elle écrit : « j’ai raconté l’histoire d’après une idée qui m’est venue ; de vraiment voir les scènes que j’essayais de décrire (et elles étaient alors aussi réelles que ma propre vie »27.

Panorama des œuvres de Mrs. Gaskell et de leur mode de diffusion


Globalement, la production littéraire de Mrs. Gaskell se compose essentiellement de nouvelles, « short stories », même si ses romans restent les œuvres les plus connues28. Sur soixante-deux œuvres recensées par Delphi Classics, la figure qui suit nous montre que six œuvres sont des romans, « novels », pour quarante-cinq nouvelles.




Figure 1 : graphique représentant la part de chaque genre sur l’ensemble de la production de Mrs. Gaskell.

Ce contraste paraît frappant mais s’explique d’une façon très simple. En effet, on observe que, tout au long de sa carrière, c’est à travers différents magazines que les œuvres de Mrs. Gaskell sont portées à la connaissance du public. Elle contribue ainsi au Blackwood’s Magazine, au magazine de William Howitt, puis aux magazines successifs de Charles Dickens que sont Household Words et All The Year Around. On peut aussi citer le Fraser’s Magazine dans lequel est publiée notre nouvelle mais aussi au Cornhill Magazine.

Ce mode de publication nécessite une forme courte et explique donc que la nouvelle soit le genre dominant de l’ensemble de sa production. Néanmoins, trois de ces romans paraissent aussi dans des magazines sous forme de feuilleton29. Ainsi, Cranford est publié de 1851 à 1853 et North and South de 1854 à 1855 dans le magazine de Charles Dickens, Household Words. Wives and Daughters est publié de 1864 à 1866 dans le Cornhill Magazine même après le décès de notre auteur. Cranford est spécialement intéressant du fait que le roman était censé n’être qu’une nouvelle. En effet, un seul épisode était initialement prévu à la publication mais face à son succès Dickens a prié et pressé Mrs. Gaskell pour qu’elle continue. Bien malgré elle, Mrs. Gaskell s’est donc vue obliger de développer son histoire. On peut noter que cette extension a influencé son écriture. Dans une lettre à John Ruskin, Mrs. Gaskell confesse : « The beginning of Cranford was one paper in Household Words, - and I never meant to write more; so killed poor Capt. Brown, - very much against my will »30. À la lecture de Cranford, il est également aisé de ressentir la coupure de chaque épisode que l’on doit à la publication en feuilleton. Il semblerait, selon Arthur Pollard, que Mrs. Gaskell ait beaucoup de difficultés avec Dickens en tant qu’éditeur. Très pressant durant la publication de Cranford, Mrs. Gaskell arrive cependant à lui tenir tête lors de la publication de North and South pour Household Words. Du point de vue de la brièveté, on peut songer que le court roman, « novella », est un bon compromis entre roman et nouvelle. Arthur Pollard, dans son ouvrage, considère que Cousin Phillis, le dernier court roman de Mrs. Gaskell publié en 1863, est l’œuvre qui fait montre de la plus grande maîtrise de ce genre.

Il est, cependant, intéressant de noter que sur ces quarante-cinq nouvelles, Delphi Classics classe également des essais et des récits de voyage considérée par Shirley Foster comme presque autobiographique comme The Last Generation in England ou My French Master. La seule non-fiction identifiée par Delphi Classics est la biographie que produit Mrs. Gaskell à la demande de Patrick Brontë sur sa fille et dont le travail de préparation est extrêmement long et fastidieux. The Life of Charlotte Brontë est le texte sur lequel Elizabeth Gaskell s’exprime le plus dans sa correspondance. Dans son article, Marianne Camus suppose que la raison est que la biographie est « le seul texte factuel (en principe du moins) »31 de Mrs. Gaskell. Deux ans de recherches lui sont nécessaires pour collecter les informations indispensables à l’écriture de cette biographie qui est publiée en 1857. L’épreuve semble lui être douloureuse puisqu’elle témoigne dans une lettre à Georges Smith en 1856: « Oh! If once I have finished this biography, catch me writing another! »32. D’autre part, si l’on s’intéresse au reste de la production, on peut remarquer que, malgré son goût prononcé pour la poésie, Mrs. Gaskell ne produit que très peu de vers destinés à la publication. Delphi Classics n’en compte seulement que trois, comme l’illustre la figure 1. Sketches Among The Poor de 1837, Bran et The Scholar's Story de 1853 sont des poèmes écrits en collaboration avec William Gaskell.

La publication en feuilleton est un aspect incontournable de la vie littéraire de Mrs. Gaskell mais on se doit de mettre en valeur les deux grands éditeurs avec lesquels notre auteur travaille. Dans les premiers temps de sa carrière d’écrivaine, Mrs. Gaskell est publiée par Chapman & Hall. On compte ainsi ces quatre premiers romans : Mary Barton en 1848, Cranford et Ruth en 1853 ainsi que North and South en 1855. Dans son ouvrage, Arthur Pollard insiste, cependant, sur le fait que les négociations sont parfois difficiles avec Chapman & Hall et requière parfois l’assistance de son mari. Probablement pour cette raison, dans un deuxième temps, Mrs. Gaskell fait le choix d’un autre éditeur, Georges Smith, qui a aussi la particularité d’être un ami. Selon les critiques, notre auteur publie avec lui l’un de ses meilleurs travaux : The Life of Charlotte Brontë en 1857, une biographie qui fait encore autorité de nos jours. Son nom étant établi parmi les auteurs de son temps, avec Smith, Elizabeth Gaskell obtient de plus hautes rémunérations.

Réception et traduction des œuvres de Mrs. Gaskell


Mrs. Gaskell est l’un de ces nombreux auteurs que l’époque victorienne a vu croître avec succès mais qui s’est s’effacé avec le temps. Dès son premier roman, Mary Barton en 1847, Mrs. Gaskell est propulsée et connait de son vivant un très grand succès. Cette renommée, on le remarque aisément, n’a pas vraiment perduré de nos jours. En effet, la réception à l’époque victorienne est différente de celle que Mrs. Gaskell reçoit désormais ; on observe qu’elle se trouve souvent dans l’ombre d’auteurs comme les sœurs Brontë ou George Elliot. Cranford et Wives and Daughters sont les œuvres qui étaient les plus appréciées à son époque alors qu’aujourd’hui la critique se concentre davantage sur Mary Barton et North and South. Ces choix sont représentatifs de la tension qui existe chez Mrs. Gaskell entre une écriture de la vie de province faite sur le ton de la confidence et celle de la vie urbaine et industrielle. Cette tension rend, sans doute, une classification de l’auteur difficile.

Il est intéressant de noter que la critique anglaise appose un premier filtre sur la production littéraire de Mrs. Gaskell. Elle propose, cependant, une vision globale de sa production bien plus étendue, prenant en compte cette tension thématique que l’on vient d’évoquer, que ce qui est proposé au corps étudiants français. De fait, à ce premier filtre anglais vient s’ajouter celui de la très mince critique française. Très mince, en effet, puisque l’on ne trouve que très peu, si ce n’est pas du tout, d’études sur les œuvres de Mrs. Gaskell. Si l’on se prend à consulter différents ouvrages généraux écrits en français sur la littérature anglaise du 19e siècle, Mrs. Gaskell est seulement mentionnée au sujet du roman industriel aux côtés de figures écrasantes comme Charles Dickens. Cette catégorisation n’est pourtant juste que pour ses romans Mary Barton et North and South ainsi que quelques nouvelles. Cette présentation n’est donc pas représentative de l’ensemble de la production littéraire de Mrs. Gaskell ; ses nuances et ses subtilités y sont atténuées. Pour illustrer cette idée, on peut songer que si les nouvelles gothiques de Mrs. Gaskell étaient réputées à l’époque victorienne, il ne leur reste, en français, plus qu’un seul porte étendard à travers La Sorcière de Salem33.

Cette dernière remarque souligne le fait que la lisibilité de Mrs. Gaskell en France est davantage réduite du fait de l’absence d’accès au texte. Lorsque le lecteur anglais à la possibilité d’outrepasser les critiques et d’avoir accès aux différentes œuvres de l’auteur et ainsi à ses différentes nuances ; le lecteur français est mis face à la barrière de la langue, ne disposant que des choix arbitraires des traducteurs et des éditeurs. Le graphique suivant illustre, de manière incontestable, dans quelle pénurie textuelle est plongé le lecteur français :



Figure 2 : graphique représentant la part des œuvres traduites sur l’ensemble de la production de Mrs. Gaskell.

Le lecteur français, s’il n’est pas bilingue, a seulement accès à moins d’un quart de la production globale de Mrs. Gaskell. Si l’on s’intéresse un peu plus à ce que cache ces 22, 58%, on découvre que les œuvres traduites de Mrs. Gaskell correspondent à la réception qui nous est donnée par les critiques de l’auteur. Là encore, les œuvres traduites ne sont pas représentatives de la production globale d’Elizabeth Gaskell. Le graphique qui suit illustre cette idée que les traductions françaises se limitent aux romans, aux courts romans et à la biographie de Charlotte Brontë.


Figure 3 : graphique représentant la part des œuvres traduites sur chacun des genres de l’ensemble de la production de Mrs. Gaskell.

Le genre de la nouvelle est, pour le lecteur français, laisser au silence. Sur quarante-cinq nouvelles, seule Le Héros du fossoyeur34 est traduite en français. Cependant, on constate que romans et courts romans sont presque tous traduits. Face à cela, il parait nécessaire de souligner que, sur l’ensemble des œuvres traduites, très peu sont sujettes à la retraduction. La première œuvre traduite en français de Mrs. Gaskell est North and South en 1859, la seconde œuvre est Cousin Phillis avec L’œuvre d’une nuit de Mai et Le Héros du Fossoyeur en 1867. En parallèle, on s’aperçoit que certaines de ces œuvres traduites ne le sont que depuis les années 2000. En effet, si la critique anglaise met en avant Mary Barton dans ses études, on peut se rend compte avec beaucoup de surprise que le roman n’est traduit en français que depuis 2014 aux éditions Fayard. 35

Comment donc expliquer ce soudain gain d’intérêt pour les romans de Mrs. Gaskell qu’illustrent les récentes traductions françaises ? L’hypothèse la plus probable est que les récentes adaptations de la BBC ont dû si ce n’est populariser, au moins éveiller la curiosité d’éventuels lecteurs français. En effet, si l’on met en parallèle les dates des différentes adaptations et celles des traductions, on distingue une proximité temporelle significative. La collection de la BBC présente trois adaptations des romans de Mrs. Gaskell : Wives and Daughters en 1999, North and South en 2004 et Cranford en 2007.

Ainsi, on peut prendre note que les événements de la vie de Mrs. Gaskell sont des éléments déclencheurs du point de vue littéraire. On constate également qu’elle profite d’une certaine renommée à l’époque victorienne, se trouvant entourée de grandes figures littéraires telles que Dickens ou Charlotte Brontë. Pourtant, on a montré que cette renommée s’était affaiblie avec le temps, la preuve étant que notre auteur ne dispose pas d’une traduction française de ces œuvres complètes.



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1 Katharina M. Wilson, Paul et June Schlueter, Women Writers of Great Britain and Europe : An Encyclopedia, Londres, Routledge, 2013, p. 165 : « Je suis en désaccord complet avec cette idée d'écrire des "notices" ou des "mémoires" sur des personnes vivantes ».
2 Traduction donnée par Marianne Camus dans son article « La Correspondance d’Elizabeth Gaskell et son œuvre : engagement et discrétion » dans Lettres d’écrivains européens : du romantisme au classicisme, Dijon, 2010.
3 Shirley Foster, Elizabeth Gaskell: A Literary Life, New York, Palgrave Macmillan, 2002 : « Les divers courants de la vie de Gaskell étaient une source importante d'inspiration créatrice ».
4 Marianne Camus, « La Correspondance d’Elizabeth Gaskell et son œuvre : engagement et discrétion » dans Lettres d’écrivains européens : du romantisme au classicisme, Dijon, 2010, p. 11.
5 John Chapple et Arthur Pollard, The Letters of Mrs. Gaskell, Manchester, Manchester University Press, 1966, p. 796-797 : Je pense que personne à part ceux assez infortuné pour très tôt été privé de leur mère peuvent comprendre le besoin que certaines personnes ont après la perte d’une mère.
6 Ibidem, p. 797-798 : il y a longtemps j’ai vécu à quelques occasions à Chelsea avec mon père et ma belle-mère, et je fus très très malheureuse.
7 Shirley Foster, Elizabeth Gaskell: A Literary Life, New York, Palgrave Macmillan, 2002.
8 Ce roman a été traduit par Béatrice Vierne en 2005 chez L’Herne sous le titre Femmes et Filles.
9 Esther Alice Chadwick, Mrs Gaskell: Haunts, Homes, and Stories, Cambridge University Press, 2013, p. 3 : si l’hérédité peut compter pour quelque chose, son père est responsable de son amour pour la recherche historique qui se révèle dans beaucoup de ses histoires.
10 John Chapple et Arthur Pollard, Op. Cit., p. 562 : ils avaient tous les vieux livres, tous les classiques.
11 Arthur Pollard, Mrs. Gaskell: Novelist and Biographer, Manchester, Manchester University Press, 1965, p. 16 : « My dear husband by her who best knows his value ».
12 John Chapple et Arthur Pollard, Op. Cit., p. 489 : Cher vieux, terne et laid, Manchester à la sombre fumée grise.
13 On trouvera, en annexe 2, une chronologie davantage détaillée sur les événements marquants de la vie de notre auteur.
14 Arthur Pollard, Op. Cit., p. 14 : cette blessure ne guérira jamais sur cette terre, bien que peu de personne sache à quel point cela m’a changé.
15 Arthur Pollard, Op. Cit., p. 30 : Ceux qui ne connaissent Mme Gaskell que par Cranford sont parfois enclins à penser qu’elle était une calme dame victorienne, peut-être un peu tirée à quatre épingles. Rien ne pouvait être plus éloigné de la vérité. Elle était très active en tant que mère, épouse de pasteur et hôtesse de maison. Quand elle avait le temps de s’éloigner de ces fonctions, elle était appelée aux visites à faire, à sa correspondance, apparemment infatigable, et à sa passion du Voyage.
16 Kate Flint, Elizabeth Gaskell, Plymouth, Northcote House Publishers, Limited, 1995.
17 Shirley Foster, Op. Cit., p. 22 : Elle était, en effet, presque adorée par les membres les plus pauvres du troupeau de son mari.
18 John Chapple et Arthur Pollard, Op. Cit., p. 221 : J'ai eu une terrible crise de larmes terrible, toute la nuit de samedi, à cause des choses méchantes que disaient les gens.
19 Arthur Pollard, Op. Cit., p. 30 : quand tout à coup, sans un moment d’avertissement, au milieu d’une phrase, elle tombe en avant morte.
20 Ibidem, p. 31 : Elle est comme les meilleures choses dans ses livres ; pleine de généreuses et tendres sympathies, de bonté réfléchie, d’un humour agréable, d’une appréciation rapide, de la plus grande simplicité et sincérité, et unit avec une délicatesse parfaite et une force de principe, de but et de droiture d’action sous-jacentes, tels que peu de femmes en possèdent.
21 John Chapple et Arthur Pollard, Op. Cit., p. 106 : Mais lorsque nous parlons des femmes. Je suis sûr qu’il est sain pour elles d’avoir le refuge du monde caché de l'Art pour qu’elles s’y abritent.
22 Françoise Basch, Les Femmes victoriennes : roman et société, Paris, Payot, 1979, p. 64.
23 Marianne Camus, Op. Cit., p. 5.
24 Ibidem, p. 5.
25 Ibidem, p. 6.
26 On trouvera, en annexe 6, le tableau mentionné.
27 Marianne Camus, Op. Cit., p. 6.
28 On trouvera, en annexe 3, un tableau répartissant par genre les œuvres d’Elizabeth Gaskell sur lequel on s’appuiera tout au long de cette partie.
29 On trouvera, en annexe 4, une chronologie non-exhaustive des œuvres d’Elizabeth Gaskell.
30 John Chapple et Alan Shelston, Further Letters of Mrs. Gaskell, Manchester, Manchester University Press, 2000, p. 268 : Le début de Cranford était qu’un seul papier dans Household Words, et je n'ai jamais eu l’intention d’écrire plus ; si j’ai tué le pauvre capitaine Brown, c’était tout à fait contre mon gré.
31 Marianne Camus, « La Correspondance d’Elizabeth Gaskell et son œuvre : engagement et discrétion » dans Lettres d’écrivains européens : du romantisme au classicisme, Dijon, 2010.
32 John Chapple et Arthur Pollard, Op. Cit., p. 421 : Oh ! Si je finis un jour cette biographie, essayez de m’attraper à m’y reprendre !
33 Traduction de Loïs the Witch par Roger Kann et Bertrand Filleaudeau chez Coti en 1999.
34 Traduction de The Sexton’s Hero par E. D. Forges en 1867 chez Hachette.
35 On trouvera, en annexe 5, un tableau répartissant les œuvres traduites en français de Mrs. Gaskell.
36 Claude et Jean Demanuelli, Lire et traduire : anglais-français, Paris, Masson, 1990.
37 Ibidem, p. 17.

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