« I disapprove
so entirely of the plan of writing ‘notices’ or ‘memoirs’ of
living people »1
écrit Elizabeth Gaskell dans sa lettre du 4 juin 1865. Après
s’être elle-même confrontée à l’exercice de la biographie
sous la demande du père de Charlotte Brontë, Mrs. Gaskell exprime
ainsi son rejet pour le genre. Un rejet tellement fort que ses filles
brûleront une partie de sa correspondance après sa mort pour
respecter ce souhait.
Face à cette position si claire, ne
serait ce pas trahir l’auteur que de persister à vouloir
présenter sa vie ? Cela étant dit, cette action peut nous être
pardonnée si l’on considère que, dans un premier temps, Elizabeth
Gaskell ne fait plus partie des vivants, ces « living people »,
et, dans un second temps, que sa vie entretient des liens étroits
avec son œuvre. S’il est seulement possible de séparer un auteur
et de son œuvre, de les percevoir comme des entités bien distinctes
qui ne communiqueraient pas, cela n’est certainement pas le cas de
Mrs. Gaskell pour qui l’expérience de la vie est bien une source
d’inspiration dans laquelle il faut puiser. De fait, ne le
pressent-elle pas elle-même lorsqu’elle écrit à une jeune
auteur que « du point de vue strictement artistique une
bonne écrivaine doit avoir vécu une vie active […] »2 ?
Une de ses amies proches, Susanna Winkworth, en avait elle aussi
conscience lorsqu’elle écrit dans l’une de ses lettres « The
diverse strands of Gaskell’s life were an important source of
creative inspiration […] »3.
Si, dans son article, Marianne Camus écrit au sujet de Mrs. Gaskell
que « c’est la vie qui fait l’artiste »4,
on peut vraisemblablement ajouter que l’artiste est aussi celui qui
fait l’œuvre et donc présenter sa vie permet de comprendre
celle-ci.
Les éléments de sa vie personnelle
Naissance et Famille : ses premières sources d’inspirations
Avant d’être Mrs. Gaskell, notre
auteur fut d’abord Elizabeth Cleghorn Stevenson, fille de William
Stevenson et d’Elizabeth Holland. La famille de la future Mrs.
Gaskell ne suit pas tout à fait le modèle anglais traditionnel. En
effet, lorsqu’elle naît le 29 septembre 1810 à Londres, elle a
déjà un frère, John, de douze ans son aîné et, alors qu’elle
n’a que treize mois, sa mère décède. Elizabeth est alors
immédiatement adoptée par la sœur de sa mère, Hannah Lumb, et
envoyée à Knutford, une ville de campagne, où elle grandira dans
une atmosphère tranquille et paisible.
Ces premiers éléments factuels sont
riches de sens lorsque l’on s’intéresse à l’œuvre
d’Elizabeth Gaskell. L’absence de figure maternelle est à la
fois un point sensible et un thème récurrent que l’on retrouve
dans un grand nombre de ses œuvres. Notons,
d’abord, les propos de notre auteur lorsqu’elle écrit, dans une
lettre à G. Hope datée de 1949, « I think no one but one so
unfortunate as to be early motherless can enter into the craving one
has after the lost mother »5.
Cette absence ressentie comme une perte se répercute
également dans certaines de ses fictions. On peut, en effet, songer
que l’héroïne éponyme de son premier roman, Mary Barton
publié en 1848, en est également dépourvue. D’autre part, la
ville de Knutford est, pour l’ensemble des critiques de Mrs.
Gaskell, la source d’inspiration pour son second roman, Cranford,
de 1851. Elle précisera à Ruskin dans une lettre que Cranford
est son roman préféré parce qu’elle a vraiment vécu certaine
des anecdotes telles que celle de la vache portant une veste de
flanelle.
Une fois à Knutford, Elizabeth Gaskell
aura très peu de contacts avec son père avant la mort de celui-ci
en 1829. On peut, tout de même, noter que William Stevenson se marie
de nouveau en 1822 à Catherine Thomson avec laquelle il a eu deux
autres enfants. Les biographes ont tout lieu de croire que les
relations qu’entretient la future Mrs. Gaskell avec sa belle-mère
sont loin d’être excellente. Pour en témoigner,
on peut se référer à sa correspondance lorsqu’elle écrit :
« Long ago I lived in Chelsea occasionally with my father &
stepmother, and very very unhappy I used to be […] »6.
Un autre facteur important et marquant dans sa vie est la disparition
de son frère en mer pendant son service pour la marine entre 1828 et
1829. Comme le note Shirley Foster dans son ouvrage7,
le frère et la sœur n’étaient pas extrêmement proches à cause
de l’important écart d’âge qui les séparait. Il reste
cependant son seul frère et l’on trouve, dans la correspondance de
l’auteur, tout l’intérêt que celui-ci portait à l’éducation
et aux progrès de sa jeune sœur. Tant est si bien que sa
disparition marque profondément la jeune fille.
Ces quelques éléments sont tout aussi
importants du point de vue de la production littéraire de Mrs.
Gaskell. On peut, de fait, noter qu’ils viennent s’ajouter aux
thèmes qui hantent ses récits. En effet, on retrouve cette figure
de la belle-mère et la relation particulière qui l’accompagne
chez certaines de ses héroïnes telles que Molly Gibson dans Wives
and Daughters.8
D’un autre côté, le thème de la disparition des figures
masculines se retrouvent davantage encore. On peut ainsi compter au
moins deux figures de frère disparu ; dans Cranford,
d’abord, à travers le personnage de Peter et dans North
and South, ensuite, à travers la figure de Frédéric Hale. Ce
dernier est tout à fait intéressant parce qu’il s’agit aussi
d’un marin mais qui réussit à revenir auprès des siens. La
fiction permet à Mrs. Gaskell de combler un désir : celui du
retour de l’être disparu. Ce point confirme à quel point la vie
de l’auteur influence son œuvre. Les premiers événements
fondateurs de sa vie hantent avec récurrence certaines des fictions
de Mrs. Gaskell.
Éducation et milieu unitarien : des bases de réflexions solides
Avant tout discours, il est intéressant
de noter que les deux parents de la future Mrs. Gaskell ainsi que sa
famille maternelle et, plus tard, son mari font partie du courant
unitarien dont on va expliciter les caractéristiques. L'unitarisme
est une doctrine religieuse qui soutient que le Dieu du christianisme
est une seule personne. Elle ne reconnait donc pas la Trinité que
certains des unitariens conçoivent comme n'étant pas, à
strictement parler, un monothéisme. À cette première prérogative
s'ajoute la foi en la raison humaine et en un certain nombre de
vertus comme la charité et la tolérance ainsi qu'une interprétation
libre de la Bible. Comme l’énonce Shirley Forster dans son
ouvrage, les unitariens réconcilient la science et la tradition
chrétienne. On trouve des figures célèbres parmi les unitariens
tels que le poète John Milton, le physicien Isaac Newton ou, plus
proche de Mrs. Gaskell, Charles Dickens.
D’autre part, l’une des
particularités de ce courant est que les unitariens croient
l’éducation nécessaire pour les filles aussi bien que pour les
garçons. De ce fait, William Stevenson accorde une très grande
importance à l’éducation de sa fille. Les lettres du père de
Mrs. Gaskell montrent un réel attachement et beaucoup de curiosité
concernant les progrès de sa fille dans ses études. Il veille, en
effet, à son apprentissage des langues comme le français, le latin
et l’italien dont on retrouve des traces dans notre nouvelle dans
l’usage de termes tels que « régime » ou
« desiderata ». Shirley Foster, dans son ouvrage, met en
exergue que William Stevenson envoie également à Elizabeth Gaskell
des revues comme Literary Gazette et des ouvrages guides
sur l’éducation féminine tels que The Female Mentor ; elle
se permet de citer Esther Alice Chadwick qui, dans son ouvrage, écrit
: « if heredity is to count for anything her father was
responsible for her love of historical research, which is revealed in
many of her stories »9.
Cet intérêt paternel nous démontre ainsi à quel point il est une
source d’inspiration même s’il est émotionnellement absent de
la vie de notre auteur. Il lui transmet, en effet, également son
amour pour la poésie en lui faisant parvenir des copies de poèmes
tels que Cowder, Gray et Spencer forgeant, selon le critique John
Chapple, son goût pour la pastorale.
La famille maternelle de la future Mrs.
Gaskell, également unitarienne, joue un rôle important dans son
éducation et sa construction à la personnelle et littéraire. Les
Holland ont une place confirmée dans la société locale ; ils
introduisent Elizabeth Gaskell à un large éventail de connaissances
et d’intérêts qui auront des impacts important sur sa vie
créative. Les connexions des Holland ouvrent son regard sur les
dernières idées importantes de son temps et nourrissent son
travail. Dans sa correspondance, Elizabeth souligne que la famille
Holland avaient une très bonne bibliothèque lorsqu’elle écrit
« [they] had all the old books »10.
La famille possède, en effet, les classiques des 17e et
18e siècles ainsi que des ouvrages historiques tels que
History of England de Goldsmith. Dans son ouvrage, Shirley
Foster note que Mrs. Gaskell suit la mode des listes de lecture qui a
lieu à son époque mais que son éducation littéraire reste très
éclectique. Les unitariens prônent une solide connaissance d’une
littérature intellectuelle mais ne refusent pas aux jeunes filles la
lecture de romans pour autant.
Elizabeth Gaskell entre en pension à
l’école des sœurs Byerlys de 1821 à 1826 dans laquelle les
matières standards sont la lecture, l’écriture, la grammaire et
la composition, la géographie et l’Histoire ancienne et moderne. À
ces matières viennent s’en ajouter d’autres comme le français,
la musique, le dessin, la danse et l’apprentissage écrit de
l’italien. On peut trouver la preuve que notre auteur se forge et
conserve d’heureux souvenirs durant ce temps passé à l’école
grâce à son court roman, My Lady Ludlow, de 1858 qui
apparait comme semi autobiographique. Cette œuvre pose question
quant au refus de Mrs. Gaskell de l’autobiographie car on constate
que notre auteur se dit déjà énormément. Avec le prisme de sa
vie, on est forcé de remarquer qu’il ne manquerait, finalement, à
ses œuvres que des faits précis et datés. Même après la fin de
ses études, Mrs. Gaskell restera une lectrice avide et conservera un
amour pour la poésie toute sa vie. Dans sa correspondance, on note
son goût pour Shakespeare, Walter Scott, les poètes romantiques
comme Wordsworth ou bien encore les contes et légendes.
Ainsi, le milieu dans lequel grandit
Elizabeth se prête à l’ouverture et la richesse intellectuelle.
La famille Holland lui permet également de voyager en rendant visite
aux différents membres. De cette manière, Elizabeth avait déjà
visité Manchester avant d’y rencontrer son futur mari.
Mariage, Manchester et famille : les déclics de l’écriture
Les deux décennies que sont 1830 et
1840 apportent des changements majeurs dans la vie de notre auteur en termes de lieux, de personnes et d’activités créatrices.
De toute évidence, comme pour chaque
femme de cette époque, la principale date marquante est sa rencontre
avec le révérend William Gaskell, officiant à la chapelle
unitarienne de Cross Street à Manchester, durant un séjour avec sa
cousine, Mary Turner. Elizabeth Stevenson devient donc officiellement
Mrs. Gaskell, le 30 août 1828 à Knutford. Le jeune couple
s’installe à Manchester où la communauté unitarienne prédomine
à la fois économiquement et culturellement. La chapelle de William
Gaskell en étant un centre important, celui-ci devient une des
figures de proue de la communauté. L’homme lui-même est une
personne qui aime à être occupé. En plus de ses devoirs de
pasteur, William Gaskell cumule différentes activités allant de
l’enseignement au secrétariat en passant par différents clubs.
Nombre des biographes s’accordent à
remarquer que, sans le moindre signe d’un mariage malheureux, les
deux époux mènent des vies plutôt séparées. Malgré cela,
unanimement, ils concèdent que William Gaskell a toujours soutenu sa
femme dans ses activités littéraires notamment en l’aidant avec
ses éditeurs. On peut, d’ailleurs, constater la tendresse de Mrs.
Gaskell pour son époux dans la dédicace de son roman, Sylvia’s
Lovers, qui est adressée à celui-ci11.
Shirley Foster, dans son ouvrage, note que l’occupation permanente
de son mari permet à Elizabeth une grande liberté dans sa carrière
professionnelle qui n’allait pas forcément de soi pour une femme à
l’époque victorienne.
Cela dit, en tant que femme de pasteur,
Mrs. Gaskell est au contact de la souffrance des habitants les plus
démunis de la ville de Manchester. Bien qu’elle se refuse à se
laisser déborder par les activités de constante charité qui sont
généralement échouées à la femme du pasteur, Mrs. Gaskell se
trouve tout de même mise face au chancre de la pauvreté. Ce qu’elle
peut observer finit de la déciller sur les conditions de vie de la
classe ouvrière. Les époux Gaskell collaboreront alors, à ce
sujet, à la production d’un poème narratif à la manière de
George Crabbe, Sketches Among The Poor, en 1837. Elizabeth ira
plus loin avec son roman, Mary Barton, qui traite de la
condition ouvrière.
Hormis le mariage qui reste l’événement
le plus important de la vie d’une femme à cette époque, le
changement le plus conséquent demeure le passage du paisible et
rural village qu’est Knutford pour la ville industrielle qu’est
Manchester. Ce « dear old dull ugly smoky grim grey
Manchester »12
écrira Mrs. Gaskell bien qu’elle demeure à l’écart de la fumée
des fabriques. Le contraste n’en est pas moins des plus frappants
et, même si elle reconnait des qualités à la ville, son clocher
restera toujours Knutford. Mrs. Gaskell se plaint, en effet, beaucoup
de la fumée et de l’insalubrité de la ville qui l’affaiblissent
autant mentalement que physiquement. On peut, d’ores et déjà,
remarquer que la dichotomie entre ville et campagne se retrouvent
dans un grand nombre de ces œuvres. Pour n’en citer qu’une,
songeons que dans North and South, Margaret Hale quitte son
sud bien aimé pour aller habiter dans la ville industrielle du nord
qu’est Milton. Il est intéressant de remarquer que la mère de
l’héroïne tombe malade à cause du changement d’atmosphère, ne
cessant de blâmer la fumée pour son état. Mrs. Gaskell gardera
tout au long de sa vie des sentiments contradictoires pour Manchester
qui restera la ville où ses enfants sont nés et où elle a produit
la plus grande partie de son œuvre.
Avant de se lancer corps et âme dans
le métier d’écrivain, Mrs. Gaskell vit sa vie de femme et fonde
sa famille13.
De 1833 à 1846, elle met au monde sept enfants dont seulement quatre
atteignent l’âge adulte : Marianne (1834), Margaret Emily
(1837), Florence Elizabeth (1842) et Julia Bradford (1846). Malgré
cela, sa famille reste relativement petite pour l’époque. On peut
retenir, cependant, qu’elle met au monde une petite fille morte née
en 1833 qui lui inspirera, en 1836, un sonnet. Ce fait ne prouve que
davantage l’influence que sa vie à sur l’inspiration créatrice
de Mrs. Gaskell.
Cela étant dit, il est important de
signaler le décès de son jeune fils, William. Né en Octobre 1844,
il décède en Août 1845 à cause de la scarlatine. Cet événement
est des plus traumatisant pour Mrs. Gaskell qui écrira à une de ses
amies : « that wound will never heal on earth, although
hardly anyone know how it changed me »14.
Dans le but de combattre la dépression, de bouter ses pensées
sombres, William Gaskell la pousse à l’écriture comme un moyen
d’apaiser sa souffrance. Il l’encourage dans l’écriture de son
premier roman, Mary Barton, qu’elle ne signe d’abord pas.
Lorsque le roman est publié par Chapman and Hall, son succès
immédiat n’est que l’orée de la carrière de Mrs. Gaskell. Elle
est, en effet, l’esprit assez délié pour faire entrer son lecteur
dans ce monde peu connu des ouvriers. Le public est très
fortement marqué même si les critiques s’accordent à dire que
Mrs. Gaskell fait parfois preuve de naïveté dans ses descriptions.
Une femme occupée : des rencontres significatives
Avant même qu’il soit question
d’écrire, Mrs. Gaskell est, à l’instar de son mari, une
personne qui aime à s’occuper. Dans son ouvrage, Arthur Pollard
décrit Mrs. Gaskell comme une dame extrêmement active :
Those who know Mrs. Gaskell only by
Cranford
are sometimes inclined to think of her as a quiet, perhaps somewhat
prim Victorian lady. Hardly anything could be farther the truth. She
was extremely active as a mother, a minister’s wife and a hostess.
When she had time to spare from these duties, there were the calls of
visiting, of apparently indefatigable letter-writing and the passion
of travel. 15
Le statut de femme, à la fois de mère
et d’épouse, est déjà une profession à temps complet à
l’époque victorienne. Mrs. Gaskell se doit, en effet, de s’occuper
de ses enfants, de tenir la maison familiale et de gérer ses
domestiques. Shirley Foster, dans son ouvrage, insiste sur le
caractère maternel et attentionné de notre auteur qui tient pour
sa fille aînée, Marianne, un journal. Mrs. Gaskell entretient
également de nombreuses correspondances avec les membres de sa
famille, des amis mais également des figures littéraires féminines
notables telles que Mary Howitt, Harriet Martineau, Anna Jameson ou
encore Georges Eliot. Dans son ouvrage, Kate Flint insiste sur sa
correspondance avec Florance Nightingale, célèbre infirmière
britannique16.
D’autre part, lorsqu’elle se met vraiment à l’écriture après
son premier roman, Elizabeth Gaskell se plaint souvent dans sa
correspondance d’être sans arrêt interrompue pour répondre à
différentes questions d’ordre domestique. Tout au long de sa vie,
perdurera ce conflit entre l’écriture et ses devoirs de femme dont
Mrs. Gaskell est parfaitement consciente.
Si l’on a déjà souligné
l’importance de son statut d’épouse de pasteur qui l’accapare,
on peut noter que Mrs. Gaskell du fait de ses croyances et valeurs
est portée vers l’entre-aide et la générosité. En
effet, selon Shirley Foster, les sœurs Winkworth, élèves de
William Gaskell, écriront de Mrs. Gaskell : « she was, in
fact, almost adored by the poorer members of her husband’s
flock »17.
Bien qu’elle se refuse à laisser ce devoir dominer sa vie,
Elizabeth Gaskell s’implique dans de nombreuses activités
charitables. Elle pourvoit l’instruction des filles à l’école
du dimanche, donne des cours de coutures et participe à des travaux
sociaux comme les crèches ou l’aide aux travailleurs immigrants.
Toutes ces activités lui permettent d’expérimenter la vie des
plus démunies. Aux premières loges des difficultés et de la
misère, elle prend conscience à quel point la situation est
délétère notamment pour les jeunes femmes ouvrières. Cette
constatation du nombre incroyable de mères célibataires, désignées
en anglais par le terme de « fallen women », l’inspirera
grandement de ce sujet de son roman Ruth, en 1853, bien
qu’elle ait déjà commencé à aborder le thème avec le
personnage d’Esther dans Mary Barton. Le roman fait scandale
à cause de son sujet porté vers la controverse mais l’on peut
noter que certains auteurs sont conscients de l’ampleur du roman.
En effet, Charlotte Brontë demandera à son éditeur de repousser la
publication de son roman Villette pour laisser la critique se
concentrer sur le roman de Mrs. Gaskell. D’autre part, c’est en
apportant son soutient à une de ces jeunes femmes, en l’aidant à
immigrer vers l’Australie, qu’elle fait la connaissance de
Dickens. Elle entretiendra avec ce dernier une relation
professionnelle durable, participant activement à son magazine
Household Words puis All The Year Round.
Des différences s’installent
néanmoins entre les deux époux. Alors que William Gaskell préfère
s’excuser des réunions sociales pour travailler, Elizabeth Gaskell
aime à recevoir et être en société. Arthur Pollard évoque, dans
son ouvrage, les réceptions données par notre auteur où sont
invités les Carlyle et les Dickens mais aussi de grandes figures
féminines comme Charlotte Brontë ou Harriet Beecher Stowe.
Songeons, en effet, que Charlotte Brontë rend visite aux Gaskell en
1851 à Manchester ; une visite qui lui sera rendue en 1853 à
Haworth. Notre autre mène donc une vie culturelle et mondaine très
active mais garde du temps pour sa passion du voyage. Mrs. Gaskell
est l’une de ces personnes qui aspirent au changement, le fait de
voyager répond à ce besoin. Elle rend ainsi visite aux membres de
sa famille, notamment aux Holland de Knutford. Elle désigne
également des lieux de vacances pour sa famille qui deviendront des
rituels. En juillet 1843, elle passe du temps avec sa famille sur la
côté du Landcashire à Silverdale. Le lieu lui servira
d’inspiration pour le paysage de son roman Ruth. On peut
aussi citer Wales dont la beauté sauvage et reculée a servi de
source d’inspiration pour certaines de ses nouvelles comme The
Well of Pen-Morfa (1850) ou bien The Doom of the Griffiths
(1858). Cela dit, l’un des lieux les plus importants reste Skelwith
dans Little Langdale près d’Ambleside où elle fait la
connaissance de grandes figures littéraires telles que Wordsworth en
1849 ou encore Ruskin et Charlotte Brontë. En ce qui concerne cette
dernière, Mrs. Gaskell entretiendra une amitié solide avec elle. À
tel point, qu’à sa mort, le père de Charlotte Brontë demandera
comme une faveur l’écriture d’une biographie à notre auteur.
D’autre part, ce goût du voyage
s’étend vers l’étranger en commençant, en 1841, par la
Belgique et l’Allemagne. Elle effectuera, également, différents
voyages à Rome en 1857 et 1863. En Europe, Mrs. Gaskell alimente son
inclination pour l’architecture, l’Histoire, les paysages et les
légendes. À Heidelberg, elle rencontre Mary et William Howitt qui
joueront un rôle très important dans le début de sa carrière. De
fait, elle contribuera au journal de William Howitt, Visits to
Remarkable Places, par des récits de voyages tels que Clopton
Hall en 1840. L’Europe lui procurera l’inspiration romantique
et gothique de certaines de ses nouvelles telles que The Grey
Woman en 1861.
La fin d’une vie : une auteur reconnue
Durant les deux décennies que sont
1850 et 1860, Mrs. Gaskell est une auteur reconnue et populaire.
Elle publie, en effet, l’essentiel de ses romans durant les années
1850 : Cranford et Ruth en 1853, North and
South en 1855 et The Life of Charlotte Brontë en 1857. Si
la critique peut être parfois féroce, notre auteur reste forte de
son succès, reconnue par ses contemporains. On a, en effet, déjà
mentionné que Charlotte Brontë avait retardé la publication de son
roman au profit de Mrs. Gaskell. Où trouver une plus belle preuve de
reconnaissance si ce n’est, peut être, dans la sollicitation
constante de Dickens d’une contribution de Mrs. Gaskell pour ses
magazines successifs ? Cela dit, on peut remarquer que, jusqu’à
la fin de sa vie, Mrs. Gaskell fait preuve de beaucoup d’humilité
et de sensibilité. Elle demeure, en effet, à chaque fois touchée
par les commentaires négatifs comme nous le montre une lettre écrite
à Nancy Robson : « I had a terrible fit of crying all Saty
Night at the unkind things people were saying »18.
D’autre part, loin de s’enorgueillir, Elizabeth Gaskell se sert
de sa réputation pour soutenir des jeunes auteurs, les conseiller
et les aider à entrer dans le monde littéraire.
Notre auteur est doucement usée par
la maladie et la fatigue due à la pression de son dernier et ultime
roman, Wives and Daughters, publié sous forme de série dans
le Cornhill Magazine. Mais, son décès survient tout à fait
subitement le 12 novembre 1865. Comme l’en
témoigne sa fille, Margaret Emily, dans une lettre du 22 janvier
1866 : « when quite suddenly, without a moment’s
warning, in the midst of sentence, she fell forwards - dead »19.
William Gaskell tente alors de finir son roman inachevé,
Wives and Daughter, pour le publier de manière posthume en
1866.
Il reste sans aucun doute beaucoup à
dire sur Elizabeth Gaskell. On pourrait, cependant, terminer ce
rapide panorama biographique sur les mots de Charles Eliot Norton au
sujet de notre auteur :
She is like the best things in her
books ; full of generous and tender sympathies, of thoughtful
kindness, of pleasant humour, of quick appreciation, of utmost
simplicity and truthfulness, and uniting with the perfect delicacy
and retirement a strength of principle and purpose and
straightforwardness of action, such as few women possess. 20
Ces paroles justifient à nouveau la
concordance qui existe entre la vie de notre auteur, sa
personnalité, et ses œuvres.
Son parcours littéraire
Pourquoi écrire ? Comment écrire ?
S’il y a bien un fait que l’on se
doit d’évoquer lorsque l’on traite le parcours littéraire d’un
auteur, il ne peut s’agir que des raisons qui le poussent à
prendre la plume. Dans le cas d’Elizabeth Gaskell, comme dans celui
de beaucoup d’autres, ces raisons sont d’ordre multiple, peut
être parfois contradictoire.
Une union est, tout d’abord,
perceptible entre des raisons sentimentales et des raisons davantage
factuelles. Précédemment, on a insisté sur la sensibilité
littéraire que possède Mrs. Gaskell et qui la porte à la lecture
mais aussi à l’écriture de petites pièces comme le sonnet dédiés
à son enfant mort-né. Songeons également aux poèmes narratifs
écrits en collaboration avec William Gaskell tels que Sketches
Among The Poor, en 1837, déjà évoqués plus haut. La
sensibilité littéraire de Mrs. Gaskell semble s’allier avec les
autres intérêts de notre auteur comme si l’écriture devenait à
certains moments le moyen d’exprimer ce qui la bouleverse autant
que ce qu’elle aime. On peut voir ainsi sa participation au
magazine de William Howitt par des récits de voyages qui mêlent,
comme on a pu le montrer précédemment, l’écriture et sa passion
pour le voyage. Allons plus loin, la mort de son fils William, en
1845, est à la fois un événement factuel et un événement propre
à bouleverser notre auteur. Là encore, comme dans le cas du
sonnet, l’écriture devient un moyen pour canaliser et exprimer ce
que ressent notre auteur. Il s’agit là du but recherché par
William Gaskell lorsqu’il incite sa femme à prendre la plume dont
le résultat sera Mary Barton en 1847. Dans une de ses
lettres, Mrs. Gaskell reconnait à l’écriture cette même valeur
lorsqu’elle écrit : « However we are talking of women.
I am sure
it is healthy for
them to have the
refuge of the
hidden world of
Art to shelter
themselves »21.
Finalement, la sensibilité littéraire de Mrs. Gaskell étant
déjà latente, ses drames personnels autant que ses passions la
poussent vers l’écriture comme vers un refuge.
Une tension s’installe, cependant,
entre des raisons tout bonnement matérielles et des raisons
réfléchies qui proposent une vision idéale de l’écriture.
Françoise Bash met parfaitement en exergue cette première dimension
lorsqu’elle écrit, dans son ouvrage, qu’« il y avait
souvent un rapport direct entre tel besoin d’argent précis et
telle production »22.
À une époque où la femme n’est pas encore considérée comme
légitime possesseur de ses propres biens, écrire devient un métier
à part entière qui permet à Mrs. Gaskell d’être indépendante
financièrement. Elle est ainsi en mesure d’assouvir sa passion du
voyage sans avoir à traiter d’argent avec son époux toujours trop
occupé. On a donc bien là une vision toute matérialiste de
l’écriture qui cohabite, cependant, avec une vision idéale qui
est le résultat d’interrogations sur l’écriture elle-même. En
tant qu’artiste, elle se plie à l’exercice de définition. On
retrouve, de façon morcelée, des déclarations qui nous éclairent
sur la perception qu’elle a de son travail. En effet, Mrs. Gaskell
n’écrit pas tant qu’elle n’a pas clairement en tête la
structure entière de son livre et elle a à cœur de faire ses
propres choix. Dans son article, Marianne Camus traduit les propos
que tient notre auteur à l’un de ses correspondants :
« C’est moi qui choisis les sujets sur lesquels j’écris,
et je les traite dans le style que je préfère »23.
D’ailleurs, cette vision matérialiste de l’écriture évoquée
plus haut, ne signifie pas que Mrs. Gaskell n’a pas conscience de
la difficulté de la tâche. « Aucun travail physique, le plus
dur soit-il, n’a jamais produit fatigue comparable à l’épuisement
complet que j’ai éprouvé après avoir écrit les ‘meilleurs’
passages de mes livres »24
écrit-elle, en effet, dans sa correspondance. Cela étant dit, deux
composantes sont intéressantes sur la façon dont Elizabeth Gaskell
définit sa façon d’écrire. La première nous révèle un style
de l’intime où le narrateur est presqu’un conteur lorsqu’elle
écrit à propos de certaines scènes de Mary Barton « les
dire autant que possible comme si je parlais à une amie au coin du
feu par une nuit d’hiver »25.
Cette première composante ne sera pas sans rappeler l’attitude du
narrateur de la nouvelle que nous avons choisi de traduire. La
seconde nous esquisse, selon Marianne Camus, une attitude
« visionnaire » vis-à-vis de l’écriture qui rappelle
l’état second dans lequel Dickens écrivait que l’on trouve
illustrer dans la peinture de Robert William Buss, « Le rêve
de Dickens »26.
En effet, Marianne Camus relève les propos de Mrs. Gaskell au sujet
de Mary Barton lorsqu’elle écrit : « j’ai
raconté l’histoire d’après une idée qui m’est venue ;
de vraiment voir les scènes que j’essayais de décrire (et elles
étaient alors aussi réelles que ma propre vie »27.
Panorama des œuvres de Mrs. Gaskell et de leur mode de diffusion
Globalement, la production littéraire
de Mrs. Gaskell se compose essentiellement de nouvelles, « short
stories », même si ses romans restent les œuvres les plus
connues28.
Sur soixante-deux œuvres recensées par Delphi Classics, la figure
qui suit nous montre que six œuvres sont des romans, « novels »,
pour quarante-cinq nouvelles.
Figure 1 : graphique représentant la part
de chaque genre sur l’ensemble de la production de Mrs. Gaskell.
Ce contraste paraît frappant mais
s’explique d’une façon très simple. En effet, on observe que,
tout au long de sa carrière, c’est à travers différents
magazines que les œuvres de Mrs. Gaskell sont portées à la
connaissance du public. Elle contribue ainsi au Blackwood’s
Magazine, au magazine de William Howitt, puis aux magazines
successifs de Charles Dickens que sont Household Words et All
The Year Around. On peut aussi citer le Fraser’s Magazine
dans lequel est publiée notre nouvelle mais aussi au Cornhill
Magazine.
Ce mode de publication nécessite une
forme courte et explique donc que la nouvelle soit le genre dominant
de l’ensemble de sa production. Néanmoins, trois de ces romans
paraissent aussi dans des magazines sous forme de feuilleton29.
Ainsi, Cranford est publié de 1851 à 1853 et North and
South de 1854 à 1855 dans le magazine de Charles Dickens,
Household Words. Wives and Daughters est publié de
1864 à 1866 dans le Cornhill Magazine même après le décès
de notre auteur. Cranford est spécialement intéressant du
fait que le roman était censé n’être qu’une nouvelle. En
effet, un seul épisode était initialement prévu à la publication
mais face à son succès Dickens a prié et pressé Mrs. Gaskell pour
qu’elle continue. Bien malgré elle, Mrs. Gaskell s’est donc vue
obliger de développer son histoire. On peut noter que cette
extension a influencé son écriture. Dans une
lettre à John Ruskin, Mrs. Gaskell confesse : « The
beginning of Cranford was one paper in Household Words, - and I never
meant to write more; so killed poor Capt. Brown, - very much against
my will »30.
À la lecture de Cranford, il est également aisé de
ressentir la coupure de chaque épisode que l’on doit à la
publication en feuilleton. Il semblerait, selon Arthur Pollard, que
Mrs. Gaskell ait beaucoup de difficultés avec Dickens en tant
qu’éditeur. Très pressant durant la publication de Cranford,
Mrs. Gaskell arrive cependant à lui tenir tête lors de la
publication de North and South pour Household Words. Du
point de vue de la brièveté, on peut songer que le court roman,
« novella », est un bon compromis entre roman et
nouvelle. Arthur Pollard, dans son ouvrage, considère que Cousin
Phillis, le dernier court roman de Mrs. Gaskell publié en 1863,
est l’œuvre qui fait montre de la plus grande maîtrise de ce
genre.
Il est, cependant, intéressant de
noter que sur ces quarante-cinq nouvelles, Delphi Classics classe
également des essais et des récits de voyage considérée par
Shirley Foster comme presque autobiographique comme The Last
Generation in England ou My French Master. La seule
non-fiction identifiée par Delphi Classics est la biographie que
produit Mrs. Gaskell à la demande de Patrick Brontë sur sa fille et
dont le travail de préparation est extrêmement long et fastidieux.
The Life of Charlotte Brontë est le texte sur lequel
Elizabeth Gaskell s’exprime le plus dans sa correspondance. Dans
son article, Marianne Camus suppose que la raison est que la
biographie est « le seul texte factuel (en principe du
moins) »31
de Mrs. Gaskell. Deux ans de recherches lui sont nécessaires pour
collecter les informations indispensables à l’écriture de cette
biographie qui est publiée en 1857. L’épreuve semble lui être
douloureuse puisqu’elle témoigne dans une lettre à Georges
Smith en 1856: « Oh! If once I have
finished this biography, catch me writing another! »32.
D’autre part, si l’on s’intéresse au reste de la production,
on peut remarquer que, malgré son goût prononcé pour la poésie,
Mrs. Gaskell ne produit que très peu de vers destinés à la
publication. Delphi Classics n’en compte seulement que trois, comme
l’illustre la figure 1. Sketches Among The Poor de 1837,
Bran et The Scholar's Story de 1853 sont des poèmes
écrits en collaboration avec William Gaskell.
La publication en feuilleton est un
aspect incontournable de la vie littéraire de Mrs. Gaskell mais on
se doit de mettre en valeur les deux grands éditeurs avec lesquels
notre auteur travaille. Dans les premiers temps de sa carrière
d’écrivaine, Mrs. Gaskell est publiée par Chapman & Hall. On
compte ainsi ces quatre premiers romans : Mary Barton en
1848, Cranford et Ruth en 1853 ainsi que North and
South en 1855. Dans son ouvrage, Arthur Pollard insiste,
cependant, sur le fait que les négociations sont parfois difficiles
avec Chapman & Hall et requière parfois l’assistance de son
mari. Probablement pour cette raison, dans un deuxième temps, Mrs.
Gaskell fait le choix d’un autre éditeur, Georges Smith, qui a
aussi la particularité d’être un ami. Selon les critiques, notre
auteur publie avec lui l’un de ses meilleurs travaux : The
Life of Charlotte Brontë en 1857, une biographie qui fait encore
autorité de nos jours. Son nom étant établi parmi les auteurs de
son temps, avec Smith, Elizabeth Gaskell obtient de plus hautes
rémunérations.
Réception et traduction des œuvres de Mrs. Gaskell
Mrs. Gaskell est l’un de ces nombreux
auteurs que l’époque victorienne a vu croître avec succès mais
qui s’est s’effacé avec le temps. Dès son premier roman, Mary
Barton en 1847, Mrs. Gaskell est propulsée et connait de son
vivant un très grand succès. Cette renommée, on le remarque
aisément, n’a pas vraiment perduré de nos jours. En effet, la
réception à l’époque victorienne est différente de celle
que Mrs. Gaskell reçoit désormais ; on observe qu’elle se trouve
souvent dans l’ombre d’auteurs comme les sœurs Brontë ou
George Elliot. Cranford et Wives and Daughters sont les
œuvres qui étaient les plus appréciées à son époque alors
qu’aujourd’hui la critique se concentre davantage sur Mary
Barton et North and South. Ces choix sont représentatifs
de la tension qui existe chez Mrs. Gaskell entre une écriture de la
vie de province faite sur le ton de la confidence et celle de la vie
urbaine et industrielle. Cette tension rend, sans doute, une
classification de l’auteur difficile.
Il est intéressant de noter que la
critique anglaise appose un premier filtre sur la production
littéraire de Mrs. Gaskell. Elle propose, cependant, une vision
globale de sa production bien plus étendue, prenant en compte cette
tension thématique que l’on vient d’évoquer, que ce qui est
proposé au corps étudiants français. De fait, à ce premier filtre
anglais vient s’ajouter celui de la très mince critique française.
Très mince, en effet, puisque l’on ne trouve que très peu, si ce
n’est pas du tout, d’études sur les œuvres de Mrs. Gaskell. Si
l’on se prend à consulter différents ouvrages généraux écrits
en français sur la littérature anglaise du 19e siècle,
Mrs. Gaskell est seulement mentionnée au sujet du roman industriel
aux côtés de figures écrasantes comme Charles Dickens. Cette
catégorisation n’est pourtant juste que pour ses romans Mary
Barton et North and South ainsi que quelques nouvelles.
Cette présentation n’est donc pas représentative de l’ensemble
de la production littéraire de Mrs. Gaskell ; ses nuances et
ses subtilités y sont atténuées. Pour illustrer cette idée, on
peut songer que si les nouvelles gothiques de Mrs. Gaskell étaient
réputées à l’époque victorienne, il ne leur reste, en français,
plus qu’un seul porte étendard à travers La Sorcière de
Salem33.
Cette dernière remarque souligne le
fait que la lisibilité de Mrs. Gaskell en France est davantage
réduite du fait de l’absence d’accès au texte. Lorsque le
lecteur anglais à la possibilité d’outrepasser les critiques et
d’avoir accès aux différentes œuvres de l’auteur et ainsi à
ses différentes nuances ; le lecteur français est mis face à
la barrière de la langue, ne disposant que des choix arbitraires des
traducteurs et des éditeurs. Le graphique suivant illustre, de
manière incontestable, dans quelle pénurie textuelle est plongé
le lecteur français :
Figure 2 : graphique
représentant la part des œuvres traduites sur l’ensemble de la
production de Mrs. Gaskell.
Le lecteur français, s’il n’est
pas bilingue, a seulement accès à moins d’un quart de la
production globale de Mrs. Gaskell. Si l’on s’intéresse un peu
plus à ce que cache ces 22, 58%, on découvre que les œuvres
traduites de Mrs. Gaskell correspondent à la réception qui nous est
donnée par les critiques de l’auteur. Là encore, les œuvres
traduites ne sont pas représentatives de la production globale
d’Elizabeth Gaskell. Le graphique qui suit illustre cette idée que
les traductions françaises se limitent aux romans, aux courts romans
et à la biographie de Charlotte Brontë.
Figure 3 : graphique
représentant la part des œuvres traduites sur chacun des genres de
l’ensemble de la production de Mrs. Gaskell.
Le genre de la nouvelle est, pour le
lecteur français, laisser au silence. Sur quarante-cinq nouvelles,
seule Le Héros du fossoyeur34
est traduite en français. Cependant, on constate que romans et
courts romans sont presque tous traduits. Face à cela, il parait
nécessaire de souligner que, sur l’ensemble des œuvres traduites,
très peu sont sujettes à la retraduction. La première œuvre
traduite en français de Mrs. Gaskell est North and South en
1859, la seconde œuvre est Cousin Phillis avec L’œuvre
d’une nuit de Mai et Le Héros du Fossoyeur en 1867. En
parallèle, on s’aperçoit que certaines de ces œuvres traduites
ne le sont que depuis les années 2000. En effet, si la critique
anglaise met en avant Mary Barton dans ses études, on peut se rend
compte avec beaucoup de surprise que le roman n’est traduit en
français que depuis 2014 aux éditions Fayard. 35
Comment donc expliquer ce soudain gain
d’intérêt pour les romans de Mrs. Gaskell qu’illustrent les
récentes traductions françaises ? L’hypothèse la plus
probable est que les récentes adaptations de la BBC ont dû si ce
n’est populariser, au moins éveiller la curiosité d’éventuels
lecteurs français. En effet, si l’on met en parallèle les dates
des différentes adaptations et celles des traductions, on distingue
une proximité temporelle significative. La collection de la BBC
présente trois adaptations des romans de Mrs. Gaskell : Wives
and Daughters en 1999, North and South en 2004 et Cranford
en 2007.
Ainsi, on peut prendre note que les
événements de la vie de Mrs. Gaskell sont des éléments
déclencheurs du point de vue littéraire. On constate également
qu’elle profite d’une certaine renommée à l’époque
victorienne, se trouvant entourée de grandes figures littéraires
telles que Dickens ou Charlotte Brontë. Pourtant, on a montré que
cette renommée s’était affaiblie avec le temps, la preuve étant
que notre auteur ne dispose pas d’une traduction française de ces
œuvres complètes.
__________________________
1
Katharina M. Wilson, Paul et June Schlueter, Women
Writers of Great Britain and Europe : An Encyclopedia,
Londres, Routledge, 2013, p. 165 : « Je suis en désaccord
complet avec cette idée d'écrire des "notices" ou des
"mémoires" sur des personnes vivantes ».
2
Traduction donnée
par Marianne Camus dans son article « La Correspondance
d’Elizabeth Gaskell et son œuvre : engagement et
discrétion » dans Lettres
d’écrivains
européens : du romantisme au classicisme,
Dijon, 2010.
3
Shirley Foster, Elizabeth
Gaskell: A Literary Life,
New York, Palgrave Macmillan, 2002 : « Les divers courants de
la vie de Gaskell étaient une source importante d'inspiration
créatrice ».
4
Marianne Camus, « La Correspondance d’Elizabeth Gaskell et
son œuvre : engagement et discrétion » dans Lettres
d’écrivains européens : du romantisme au classicisme,
Dijon, 2010, p. 11.
5
John Chapple et Arthur Pollard, The
Letters of Mrs. Gaskell,
Manchester, Manchester University Press, 1966, p. 796-797 : Je pense
que personne à part ceux assez infortuné pour très tôt été
privé de leur mère peuvent comprendre le besoin que certaines
personnes ont après la perte d’une mère.
6
Ibidem,
p. 797-798 : il y a longtemps j’ai vécu à quelques
occasions à Chelsea avec mon père et ma belle-mère, et je fus
très très malheureuse.
7
Shirley Foster, Elizabeth
Gaskell: A Literary Life,
New York, Palgrave Macmillan, 2002.
8
Ce roman a été traduit par Béatrice Vierne en 2005 chez L’Herne
sous le titre Femmes
et Filles.
9
Esther Alice Chadwick, Mrs
Gaskell: Haunts, Homes, and Stories,
Cambridge University Press, 2013, p. 3 : si l’hérédité peut
compter pour quelque chose, son père est responsable de son amour
pour la recherche historique qui se révèle dans beaucoup de ses
histoires.
10
John Chapple et Arthur Pollard, Op.
Cit.,
p. 562 : ils avaient tous les vieux livres, tous les classiques.
11
Arthur Pollard, Mrs.
Gaskell: Novelist and Biographer,
Manchester, Manchester University Press, 1965, p. 16 : « My
dear husband by her who best knows his value ».
12
John Chapple et Arthur Pollard, Op.
Cit.,
p. 489 : Cher vieux, terne et laid, Manchester à la sombre
fumée grise.
13
On trouvera, en annexe 2, une chronologie davantage détaillée sur
les événements marquants de la vie de notre auteur.
14
Arthur Pollard, Op.
Cit., p. 14 : cette
blessure ne guérira jamais sur cette terre, bien que peu de
personne sache à quel point cela m’a changé.
15
Arthur Pollard, Op.
Cit., p. 30 : Ceux
qui ne connaissent Mme Gaskell que par Cranford sont parfois enclins
à penser qu’elle était une calme dame victorienne, peut-être un
peu tirée à quatre épingles. Rien ne pouvait être plus éloigné
de la vérité. Elle était très active en tant que mère, épouse
de pasteur et hôtesse de maison. Quand elle avait le temps de
s’éloigner de ces fonctions, elle était appelée aux visites à
faire, à sa correspondance, apparemment infatigable, et à sa
passion du Voyage.
16
Kate
Flint, Elizabeth
Gaskell,
Plymouth, Northcote House Publishers, Limited, 1995.
17
Shirley Foster, Op.
Cit., p. 22 :
Elle
était,
en effet,
presque
adorée
par
les
membres
les plus pauvres
du
troupeau de
son
mari.
18
John Chapple et Arthur Pollard, Op.
Cit.,
p. 221 :
J'ai
eu
une
terrible
crise
de
larmes
terrible, toute la
nuit
de
samedi, à cause des
choses
méchantes
que disaient
les gens.
19
Arthur Pollard, Op.
Cit., p. 30 :
quand
tout
à coup,
sans
un moment d’avertissement,
au
milieu d’une
phrase,
elle
tombe
en
avant
–
morte.
20
Ibidem,
p. 31 : Elle est comme les meilleures choses dans ses livres ;
pleine de généreuses et tendres sympathies, de bonté réfléchie,
d’un humour agréable, d’une appréciation rapide, de la plus
grande simplicité et sincérité, et unit avec une délicatesse
parfaite et une force de principe, de but et de droiture d’action
sous-jacentes, tels que peu de femmes en possèdent.
21
John Chapple et Arthur Pollard, Op.
Cit.,
p. 106 : Mais lorsque nous parlons des femmes. Je suis sûr qu’il
est sain pour elles d’avoir le refuge du monde caché de l'Art
pour qu’elles s’y abritent.
22
Françoise Basch,
Les Femmes
victoriennes : roman et société,
Paris, Payot, 1979, p. 64.
23
Marianne Camus, Op.
Cit., p. 5.
24
Ibidem,
p. 5.
25
Ibidem,
p. 6.
26
On
trouvera, en annexe 6, le tableau mentionné.
27
Marianne Camus, Op.
Cit., p. 6.
28
On trouvera, en annexe 3, un tableau répartissant par genre les
œuvres d’Elizabeth Gaskell sur lequel on s’appuiera tout au
long de cette partie.
29
On
trouvera, en annexe 4, une chronologie non-exhaustive des œuvres
d’Elizabeth Gaskell.
30
John
Chapple et Alan Shelston, Further Letters of Mrs. Gaskell,
Manchester, Manchester University Press, 2000, p. 268 : Le
début de Cranford était qu’un seul papier dans Household Words,
et je n'ai jamais eu l’intention d’écrire plus ; si j’ai
tué le pauvre capitaine Brown, c’était tout à fait contre mon
gré.
31
Marianne Camus, « La
Correspondance d’Elizabeth Gaskell et son œuvre : engagement
et discrétion » dans Lettres
d’écrivains européens : du romantisme au classicisme,
Dijon, 2010.
32
John
Chapple et Arthur Pollard, Op.
Cit.,
p. 421 : Oh ! Si je finis un jour cette biographie,
essayez de m’attraper à m’y reprendre !
33
Traduction de Loïs
the Witch par Roger
Kann et Bertrand Filleaudeau chez Coti en 1999.
34
Traduction de The
Sexton’s Hero par
E. D. Forges en 1867 chez Hachette.
35
On
trouvera, en annexe 5, un tableau répartissant les œuvres
traduites en français de Mrs. Gaskell.





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire