mercredi 13 janvier 2016

Présentation de la nouvelle A Fear for the Future d'Elizabeth Gaskell

Au préalable, il apparaît important de préciser certains éléments qui fondent l’originalité de la nouvelle que nous avons choisie de traduire. Comme le préconise Claude et Jean Demanuelli dans leur ouvrage1, comprendre le cadre référentiel du texte, son objet et ses thématiques, sont les étapes incontournables du travail du traducteur. On suivra, pour se guider, les indications de J. Delisle lorsqu’il parle des « clefs du texte » mais également de F. Grellet lorsqu’il pose les questions : « Qui ? Où ? Quand ? Quoi ? Comment ? »2.

Autour du texte : le contexte et le péritexte


Les généralités autour du texte


A Fear For The future3 est une courte nouvelle écrite par Elizabeth Gaskell pour le Fraser’s Magazine for Town and Country de 1859. On trouve la nouvelle aux pages 243-248 du volume 59, qui regroupe les mois de Janvier à Juin. La nouvelle peut, vraisemblablement, être située en février 1859 grâce à l’indication donnée en haut de page dans le magazine, à partir de la page 1434.

Le Fraser’s Magazine est, depuis sa création en 1830 par Hugh Fraser et William Maginn jusqu’à sa dernière parution en 1882, un magazine général et littéraire qui paraît à Londres. Il suit une politique éditoriale qui partage, comme Blackwood’s Magazine, les idées du parti conservateur Tory, même s’il n’y est pas rattaché comme le souligne Anna Unsworth dans son article5. Cependant, ses positions varient selon les propriétaires du magazine, notamment avec John William Parker en 1847. Il est donc important de noter que, lorsque l’on s’attache plus précisément à l’évolution du magazine a posteriori, on peut lui attribuer deux phases. La première s’étend de 1830 à 1847 et la seconde de 1847 à 1882, cette dernière présente un magazine plus libéral. 6 Ces considérations mises à part, le Fraser’s Magazine n’a pas de lien direct avec les maisons d’édition et vise un public de classe moyenne. Il est réputé pour avoir un esprit et un style qui cherchent la confrontation ; il a pu, par exemple, attaquer les politiques du gouvernement libéral. Parmi les auteurs publiés dans le magazine, on peut relever des noms tels que ceux de William Thackeray ou encore de Thomas Carlyle qu’Elizabeth Gaskell connaissait.

En ce qui concerne la nouvelle à proprement parler, une série de remarques est intéressante à faire sur ce qui entoure sa publication dans le Fraser’s Magazine. D’une part, sa présentation dans la revue diffère de celle que l’on trouve dans les œuvres complètes d’Elizabeth Gaskell. On a rajouté à la nouvelle des en-têtes qui la caractérisent et peuvent orienter la lecture de la nouvelle. On peut ainsi trouver les expressions « The Days of Romance are gone »7 et « A Group of ‘Professional Artists’»8, des titres qui semblent moqueurs envers les femmes seulement. Au regard de ces en-têtes, il est tentant d’avoir la même lecture simplifiée qu’Anna Unsworth dans son article lorsqu’elle y voit un cri d’horreur sur ce qu’est devenue la Femme9. Or, après un travail sur la vie de Mrs. Gaskell, sur les thèmes qui lui sont propres et chers, admettre une telle vision n’est pas tout à fait juste et manque de cohérence. En effet, divers éléments de la nouvelle liés à des indices venant de la vie et des œuvres de Mrs. Gaskell nous montrent, ou du moins suggèrent, qu’elle ne prend pas de partie pour un camp mais tente, plutôt, une conciliation à la manière de North and South.10 Cette nouvelle est un texte à trois voix ; on a une voix masculine à travers le narrateur qui expose son point de vue sur le monde, des voix féminines à travers les jeunes filles qui sont mises en mouvement devant nous et enfin, la voix de l’auteure. Cette dernière transparaît dans l’ironie ainsi que dans un jeu sur les doubles sens, on le verra plus loin. Comme l’écrit E. B. Michie dans son article, il est difficile de faire rentrer Elizabeth Gaskell dans une case. Elle introduit le discours masculin tout comme le discours féminin et dépasse les limites entre les deux. Il serait erroné d’établir un choix entre « a female domestic and a male scientific »11 sur l’œuvre de Mrs. Gaskell. Elle ne doit pas être cantonnée à un genre ou bien à un point de vue masculin opposé au point de vue féminin et vice-versa.

D’autre part A Fear For The Future, comme un certain nombre des contributions de Mrs. Gaskell relevées par Anna Unsworth dans son article12, est publiée anonymement dans la revue. Du fait de cet anonymat, il est légitime de remettre en question et en cause la position d’auteur de Mrs. Gaskell. Il est d’autant plus légitime de se poser la question lorsque l’on trouve des contributions présentées sous son nom, plus tard, comme French Life publié en avril-juin 1865. Cependant, par les mentions dans la correspondance de l’auteure, qui a échappé à la destruction, mais aussi par le travail d’authentification d’Anna Unsworth et A. Q. Morton13, on peut affirmer que la nouvelle est bien son œuvre. Dans cet article, A. Unsworth affirme que Mrs. Gaskell a écrit de façon régulière pour le Fraser’s Magazine à partir de 1851, ce jusqu’à sa mort et, avec l’aide d’A. Q. Morton, elle démontre ce droit de la paternité par un travail de statistiques basé sur le style et les habitudes d’écriture d’Elizabeth Gaskell.

La nouvelle entre donc bien au panthéon que sont les œuvres complètes de Mrs. Gaskell, venant gonfler les rangs de la part de nouvelle qui s’élève à, environ, 72, 6%14 et justifiant ainsi le surnom de « Shéhérazade » que lui donne Dickens. Cela étant dit, on peut s’interroger sur les raisons de cet anonymat car, comme on l’a remarqué précédemment, Mrs. Gaskell a déjà contribué au Fraser’s Magazine en son nom propre. Face à ce mystère, deux hypothèses paraissent probables. Une première consisterait à voir dans cet anonymat un désir de  « faire vrai ». Le récit à la première personne pourrait ainsi laisser croire à un vrai témoignage et donc, dans cette optique, l’usage de la mise sous silence des noms propres, que l’on trouve dans la nouvelle, apporterait un effet de réel à la manière des romans épistolaires français du 18ème siècle. Cependant, pourquoi alors nommer la ville de Slowington ou le nom de cet ami « Brown » ? Une seconde hypothèse consisterait, cette fois, à voir dans cet anonymat un moyen d’éviter la critique. Sans doute, dans un premier temps, parce que Mrs. Gaskell ne la vit pas bien comme l’explicite Françoise Basch lorsqu’elle écrit au sujet de Ruth : « E. Gaskell paraît plutôt sensible aux critiques, qu’elle avait pourtant prévues, qu’à l’admiration générale »15. Dans un second temps, on peut penser que l’anonymat allié à l’usage d’un point de vue masculin est une stratégie de Mrs. Gaskell pour contourner les objections qui seraient faites sur sa qualité de femme.

L’année 1859 pour l’Angleterre et Elizabeth Gaskell


Selon les termes des spécialistes, l’année 1859 se trouve dans le « mid-victorian », qu’ils situent entre 1850 et 1875 et présentent comme une période centrale, d’épanouissement et d’équilibre. En 1859, le gouvernement en place et le ministère libéral de Henry John Temple qui, cette année-là, cumule un deuxième mandat en Juin. L’une des lois notables est le « Matrimonial Causes Act » de 1857 qui permet aux femmes de divorcer pour d’autres raisons que l’adultère, d’avoir la garde des enfants de moins de sept ans et de récupérer leurs biens après une séparation légale. Le féminisme est donc en marche à cette période mais il reste encore timide. Il se manifeste doucement dans des revues unitariennes mais le grand tournant aura tout de même lieu dans les années 60-70.

En 1859, Elizabeth Gaskell, âgée de 49 ans, est déjà une écrivaine reconnue. Elle a alors déjà publié plus de la moitié de ses grands romans que sont Mary Barton, Cranford, Ruth, North and South ainsi que la biographie de Charlotte Brontë. La plus jeune de ses filles ayant treize ans, elle n’a plus d’enfants en bas âge demandant de l’attention et, même si le rôle de maîtresse de maison l’occupe toujours autant et est le sujet de complaintes dans ses lettres, elle peut désormais se consacrer à l’écriture et profiter des moyens financiers que lui procurent ses succès littéraires pour voyager. Dans son ouvrage, Françoise Basch insiste sur le fait que « les sommes payées pour ses écrits à la romancière étaient consacrées à des "extras" voyages, vacances ».16

L’année 1859 se situe, en effet, entre deux voyages en Allemagne (1858 et 1860) et la nouvelle est écrite en février avant un voyage pour Whitby durant l’été, qui lui servira de source d’inspiration pour son roman suivant Sylvia’s Lovers17. On peut aussi rappeler ici que Mrs. Gaskell avait fourni à Charles Dickens la nouvelle The Manchester Marriage pour le numéro spécial de Noël de son magazine, Household Words, auquel elle participe activement chaque année jusqu’à 1858. Paraissent également dans le magazine de Dickens Lois The Witch18 et The Crooked Branch en 1859 alors que cette même année, Elizabeth Gaskell publie Round the Sofa and Other Tales. Ces remarques nous montrent la productivité de Mrs. Gaskell et expliquent peut être que notre nouvelle ne soit pas traduite parce que perdue dans la masse.

Les constituants du texte


La synopsie


La nouvelle ne comporte pas vraiment d’action, il s’agirait davantage d’un témoignage ou bien d’une confidence qui nous serait faite. Le narrateur s’exprime à la première personne du singulier, il est le personnage principal de la nouvelle et s’adresse directement à ce qu’il nomme « an intelligent reader »19 comme le laisse à penser l’expression « I declare to you »20 qui semble prendre à témoin le lecteur. Un rapport de complicité sur le mode d’une conversation intime nous est présenté dans cette nouvelle. Le narrateur semble, tout au long de la nouvelle, confier ses sentiments et ses inquiétudes à un auditoire tout en lui mentionnant des éléments de son passé.

Il ne se passe finalement pas grand-chose dans cette nouvelle en terme d’action, pourtant elle est à elle seule une péripétie au sens de changement soudain de la situation du héros, d'une action dramatique, d'un récit.

Dans son article, Anna Unsworth résume la nouvelle comme étant l’expression de l’horreur face à la femme nouvelle qui semble moins féminine et qui se présente davantage comme une figure publique21. Cependant, cette description apparaît à la fois réductrice et teintée de subjectivité. Le terme de « horror »22 renvoie à un sentiment bien plus fort que ce qui est exprimé dans la nouvelle. Même en admettant que le narrateur, en sa qualité de gentleman, soit maître de l’euphémisme, le terme exact pour qualifier son sentiment serait davantage l’inquiétude, la crainte que l’horreur.

On pourrait, de fait, résumé la nouvelle comme il suit. Le personnage principal, un vieux gentleman, a vécu avec sa famille, isolée à la campagne pendant vingt-cinq ans, dans le village de Slowington. Il est resté loin de l’agitation londonienne mais surtout des mutations et des changements qui se sont opérés avec le temps. La nouvelle est le lieu d’une visite, après ce long isolement, dans la capitale où les différents changements sont motifs tant de l’étonnement perpétuel que de sentiments de perplexité pour notre narrateur. Les changements qu’il note se portent sur l’état des affaires, des manières et des coutumes mais surtout, et de façon plus frappante pour lui, sur la femme et la notion de féminité.

Le cadre spatio-temporel


Il est difficile de répondre aux questions qui se posent sur la situation temporelle et spatiale à cause du peu d’informations que nous donne la nouvelle d’une part, mais d’autre part, aussi à cause du caractère vague de ces dites informations. Cela étant dit, grâce à la présence d’autres éléments dans la nouvelle, on peut tenter d’émettre des hypothèses mais non sans une certaine réserve.

En ce qui concerne la situation spatiale, s’il est fait mention de la ville de « Slowington », il nous a été impossible d’en trouver une localisation géographique. Cela nous suggère que le nom est inventé par Mrs. Gaskell et que le jeu onomastique auquel elle se prête est riche d’un sens sur lequel on reviendra. Finalement, la seule localisation spatiale qui nous est permise sans doute est celle de la ville de Londres que nous suggèrent les expressions « you London people », « this great metropolis » ou encore « this modern Babylon »23. Cela étant posé, on ne trouve cependant aucune mention de lieux précis ou de noms auxquels on pourrait les rattacher. Les soirées et rassemblements auxquels le narrateur fait référence reste jusqu’à la fin vagues et imprécis.

En ce qui concerne la situation temporelle, si on met de côté les dates extérieures au texte comme celle de la publication, on peut vraisemblablement supposer que le récit se situe au 19e siècle grâce à des éléments variés. Le narrateur évoque très clairement le siècle lorsqu’il parle de « The Juliets of the nineteenth century »24 mais il est question, au début de la nouvelle, de la valse même si elle n’est pas nommé en tant que telle. Le narrateur décrit, en effet, comment lors de l’une des soirées il fut le spectateur de l’invitation à danser d’un gentleman à une dame et Mrs. Gaskell emploie le groupe verbal « whirl her off »25. Il est possible de croire qu’il s’agit, ici, de la valse anglaise qui est apparue vraisemblablement vers 1815. Notre narrateur n’y étant pas familier, on peut supposer que ses jeunes années, auxquelles il est fait référence tout au long de la nouvelle, se situent avant cette date. Si on ajoute à cette date hypothétique les vingt-cinq ans passés isolés à Slowington, on peut placer la nouvelle dans les années 1830. Cette date peut être affinée par d’autres mentions telles que celle de la statue de Mr. Canning qui a été érigée en 1832 devant le Palais du Parlement à Londres mais aussi la citation de « modern Babylon» qui provient du roman de Tancred or The New Crusade de Benjamin Disraeli publié en 1847. On peut ajouter à ces considérations la mention de « sanitary laws »26, qui compte tenu de la date de publication dans le Fraser’s Magazine, ne peut faire référence qu’aux lois sur la santé publique de 1848. Ces hypothèses peuvent être poussées plus loin si l’on prend en considération les propos de la jeune fille qui s’exclame : « Mr. --'s in the other room. Go and speak to him about the Bill. I'll get hold of - , and attack him. »27. Par ses paroles, elle fait, en effet, mention d’un projet de lois et suggère une attaque envers des personnages masculins. Allié à l’engouement avec lequel les jeunes filles se précipitent à sa suite, il est possible ici que ce projet de loi, puisse faire référence au « Married Woman’s Property Bill » de 1857, qui a été rejeté mais qui a donné lieu à tant de protestations et d’agitation, notamment par les féministes, que cela a produit « […] quelques résultats, notamment sous la forme de certains clauses du ‘Matrimonial Causes Bill’ de 1857 »28. On constate donc sans pouvoir l’affirmer que l’espace temporel inhérent à la nouvelle est proche de celui de sa publication dans le Fraser’s Magazine.

D’autre part, il est possible d’émettre une hypothèse sur la période de l’année en combinant les informations que nous fournit le texte. Si l’on a déjà mentionné le fait que le narrateur et sa famille se trouvaient à Londres, on peut ajouter certaines précisions qu’il nous fournit tout au long de la nouvelle comme les nombreuses fêtes et réceptions auxquelles il assiste mais surtout lorsqu’il dit « At one of the first evening parties which I attended this season »29. En effet, le terme de « season » relié à l’évocation des fêtes peut nous laisser penser qu’une partie des événements racontés par le narrateur a lieu vers le mois de juin selon ce qu’écrit Brigitte De Soye-Mitchell dans son ouvrage sur la société anglaise : « En juin la saison mondaine bat son plein à Londres ; c’est encore le temps des bals et des fêtes […] »30.

Le narrateur et les autres


Comme nous avons pu le signaler précédemment, le narrateur est le personnage principal de l’histoire. Bien que l’on ignore jusqu’à la fin son nom, il nous est possible de glaner des informations qui peuvent permettre de lui constituer une identité tout au long de la nouvelle. Il est, cependant, intéressant de mettre en exergue l’absence flagrante de descriptions physiques qui formeraient un portrait distinct des personnages.

On peut, tout d’abord, noter que l’on a affaire à un homme relativement âgé. La période de vingt-cinq ans est, en elle-même, révélatrice mais les expressions employées telles que « in my youth »31, « the privilege of my age and grey hairs »32 ou encore « the usual manner of old gentlemen »33 confirment bien cette idée. Cette dernière expression nous indique, de plus, que l’on a affaire à un membre de la gentry anglaise puisqu’il se qualifie lui-même de gentleman, c'est-à-dire une personne qui se distingue par son stoïcisme et ses bonnes manières face aux événements et aux personnes qui l’entourent. Ajoutons à cela, plus loin dans le texte, la mention faite que le narrateur s’adresse directement aux lecteurs, telle une parenthèse explicative, lorsqu’il dit « like all respectable country gentlemen, I am a stanch Conservative »34.

Ce passage est révélateur de nombreux éléments sur notre narrateur. D’abord, il confirme ce que des expressions comme « as country visitors »35 nous avaient laissé penser sur le caractère rural de « Slowington ». Ensuite, la mention de ses aspirations politiques alliées au fait qu’il soit un « country gentleman » isolé de Londres depuis vingt-cinq ans nous apportent des éléments pour comprendre la mentalité de notre narrateur à la lumière de ce qu’écrit François Bédarida dans son ouvrage sur la société anglaise :
La gentry réside toute l’année à la campagne ; on ne la voit point à Londres pour la saison. Vivant loin de la capitale et de l’univers cosmopolite de la haute société, elle mène une existence plutôt casanière. Aussi est-elle beaucoup plus conservatrice, tant dans les mœurs que dans des opinions.36
On sait également que l’on a affaire à un homme marié et un père de famille. Il est écrit, de fait, dès le premier paragraphe « me and my dear wife and family »37, des informations que l’on retrouve explicitées plus loin. On apprend, en effet, que sa femme se prénomme Alicia et qu’il l’a rencontrée lorsque cette dernière avait dix-sept ans ; on sait également qu’il est le père de six garçons dont l’un se prénomme « Charles ». À partir de cela, on peut émettre l’hypothèse que si « Charles » est l’aîné de ses fils, le prénom du narrateur peut également être Charles puisqu’il était souvent coutume de le faire à l’époque. Songeons, en effet, que le fils de Mrs. Gaskell avait été prénommé « William » comme son père. Concernant son entourage proche, s’il est fait mention de « intimate friends »38, il ne cite qu’un seul nom à la fin de la nouvelle, celui de son ami « Brown » de Slowington qui doit faire partie des « one or two neighbours »39 de son cercle social réduit. De cet ami Brown, on ne sait pas énormément de choses hormis le fait qu’il a au moins deux filles d’un âge plutôt jeune.

D’autre part, au sujet du narrateur, il nous est également possible de remarquer que l’on a affaire à un homme relativement cultivé. Il joue de la flûte même s’il précise que très mal ; il cite et récite, en effet, des poètes tels que Byron ou Lamartine et emploie l’épithète « modern Babylon »40 qui est une référence à Benjamin Disraeli, homme politique conservateur. La répétition de l’adjectif « old-fashioned » nous permet, de plus, d’exposer le fait que notre personnage se sent en décalage avec son époque, que le regard qu’il porte sur ce qui l’entoure est celui d’un homme d’un autre temps.

Comme on vient de le démontrer, la nouvelle tourne principalement autour du narrateur du fait de ce « je » absolu qui ne nous donne d’informations qu’avec parcimonie. Les personnages qui lui sont extérieurs dépendent de sa volonté. Il est, en effet, le seul à nous donner des informations et/ ou d’éléments permettant une identification des autres. On a pu, précédemment, relever quelques mentions sur son entourage proche comme sa femme, son fils et son ami Brown. On peut, à présent, s’interroger sur les autres personnages qui interviennent dans la nouvelle. Du fait de la présence d’un dialogue, le narrateur n’est pas complètement isolé dans sa vision du monde, il échange avec un groupe de jeunes filles qu’il décrit comme :
A group of pretty, fair-looking damsels, who seemed to herd together in one corner of the room, chirping like sparrows among themselves - their flower - decked heads nodding and tossing with charming impetuosity, and their little gloved hands gesticulating with fans, bouquets, and handkerchiefs.41
Les jeunes filles sont décrites dans leur ensemble, aucune n’est véritablement mise en valeur ; elles ne sont pas nommées, à l’exception de l’une d’elle qui sera appelée « Nymph No.1 »42 par le narrateur mais seulement pour lui-même et son lecteur. Une autre des demoiselles sera caractérisée uniquement par un trait de caractère, « the candid one »43. Cela étant dit, ce groupe de demoiselles nous est présenté durant le dialogue comme capable de sarcasme mais aussi quelque peu imbu de leurs personnes avec l’affirmation « We are professional artists »44. On trouve, à la fin de ce dialogue, la mention de deux autres personnages ; une autre femme, d’abord, qui arrive en courant vers le groupe et dont les propos donnent une vision d’une certaine virulence verbale féminine, l’autre n’est que nommé par ce « Mr. -- ». Ce dernier est mentionné par cette première femme, cependant on ne le verra jamais. A côté de ce nom passé sous silence, cette femme en donne un autre lorsqu’elle dit « I’ll get hold of - »45. Cet usage apporte un effet de réel à la nouvelle à la manière des romans épistolaires français du 18ème siècle comme c’est, par exemple, le cas dans Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos ou Le Portefeuille de Mme de Villedieu.

Le genre


Il apparait important d’analyser le genre lui-même car il peut nous apporter des éléments de réponses quant à l’absence de traduction française de cette nouvelle. En effet, ce qui peut d’abord être répété ici est que le genre de la nouvelle, même s’il représente la plus grande part de l’œuvre d’Elizabeth Gaskell, n’apparait pas dans les œuvres traduites en français à l’exception de l’une d’entre elles, The Sexton’s Hero46. Certaines des raisons que l’on peut évoquer sont, dans un premier temps, le fait que les nouvelles soient justement noyées dans une masse. Rappelons à nouveau que le genre représente un peu plus de 72% de la globalité du travail de Mrs. Gaskell. Dans un second temps, le fait que le genre soit subordonné à un besoin d’argent, comme l’expose Françoise Basch dans son ouvrage lorsqu’elle écrit qu’ « il y avait souvent un rapport direct entre un tel besoin d’argent précis et telle production […] »47, peut expliquer le désintérêt qui lui est porté. Un besoin matériel étant l’initiative, la production de nouvelle peut être perçue comme inférieure à un roman qui demanderait plus de travail dans sa rédaction et sa réflexion.

D’autre part, notre nouvelle peut rejoindre une autre sous catégorie du roman appelée « Fashionable nouvel » ou le roman mondain. Dans son ouvrage48, Odile Boucher-Rivalain reprend la définition qu’en donne David Masson qui le présente comme un genre qui a pour but de décrire la vie telle qu’elle suit son cours dans la caste aristocratique de la société londonienne49. Si l’on considère les éléments que l’on a déjà évoqués à propos des personnages et du cadre spatio-temporel, on a tout lieu de croire que la nouvelle s’inspire de cette sous catégorie étant donné l’appartenance à la gentry et l’évocation des fêtes mondaines qui ont lieu à Londres. Dans son ouvrage, O. Boucher-Rivalain met en avant l’idée que de nombreux auteurs se plient à l’exercice de l’écriture mais que le genre conserve un caractère éphémère. Elle ajoute également un point qui vient recouper ce que l’on a pu dire précédemment sur l’aspect financier du travail de Mrs. Gaskell lorsqu’elle écrit que « l’aspect commercial de ce type de littérature lui avait été maintes fois reproché et contribua sans doute à sa disparition précoce […] »50.

Ce caractère éphémère du genre additionné à cet aspect financier peut expliquer la non-traduction des nouvelles mais surtout de celle-ci en particulier. Si notre nouvelle n’a pas résisté aux poids des années ni marqué les esprits dans sa propre langue, on a tout lieu de croire qu’il aurait été peu probable qu’elle y parvienne dans une autre.

Entrer dans le texte 


Les thèmes frappants


Deux catégories de thèmes se révèlent dans notre nouvelle. Une première catégorie que l’on pourrait qualifier de commune à l’œuvre entière d’Elizabeth Gaskell, il s’agit de thèmes que l’on retrouve tout au long de son œuvre, qui la hantent ; et une autre catégorie de thèmes qui serait plus spécifique à notre nouvelle, en lien avec ce qui fait son originalité propre. Bien entendu, si l’on distingue ici arbitrairement ces deux catégories, cela ne veut pas dire que les frontières entre elles ne sont pas poreuses. Un lien existe, en effet, entre les thèmes qu’aborde Mrs. Gaskell, ce qui fait montre d’une certaine cohérence de sa part en tant qu’auteur.

Une légère dichotomie apparait également entre la ville et la campagne, représentées dans notre nouvelle par Londres et Slowington. La première est décrite comme « this busy England »68 pleine de fêtes et d’activité, alors que la seconde est mise en avant pour son isolement, les activités mondaines se bornant aux jeux de cartes et aux pique-niques. Cette dichotomie est récurrente dans l’œuvre d’Elizabeth Gaskell ; pour n’en citer qu’une, on peut songer au roman North and South dont le personnage principal, Margaret Hale, dépeint un fort contraste entre son sud rural et champêtre et le nord industriel de la ville de Milton où elle est forcée d’emménager. Ce qui est néanmoins frappant et original dans notre nouvelle, est la façon dont la campagne nous est présentée. Elle apparait, en effet, comme un lieu hors du temps et de l’évolution. Le terme de « seclusion »69 ou bien la mention qui est faite de la distance de « five miles » pour atteindre la poste sont en eux-mêmes significatifs, mais on peut y ajouter le jeu onomastique que laisse transparaître « Slowington ». Le nom nous donne la vision d’une ville qui vivrait au ralenti ; « slowing » renvoyant au ralentissement, à la lenteur et « ton » est le substantif « town » dont la lettre est tombée avec l’usage et qui peut renvoyer aussi bien à la ville qu’au village.

Dans la continuation de cette idée, la dualité entre ville et campagne est le lieu, à la fois dans North and South et dans « A Fear For The Future », d’un glissement vers le thème du changement et de la nécessité de s’adapter, un thème vraiment récurrent dans l’œuvre de Mrs. Gaskell. Dans les deux cas, il nous est dépeint une confrontation entre deux modes de vie, deux visions des choses, presque deux mondes différents qui se rangent sous les étendards du rural et de l’urbain. Cela dit, notre nouvelle met en avant le thème du changement par la confrontation entre notre narrateur à l’âge avancé et le nouvel environnement dans lequel il est placé qu’il redécouvre avec un étonnement constant. De fait, cet étonnement peut être considéré comme un thème à part entière qui serait propre à la nouvelle. Il est, en effet, soutenu par un champ lexical de la surprise et de la perplexité qui est constant durant toute la nouvelle. D’autre part, le narrateur pose un regard d’une autre époque sur ce qui l’entoure, il ne cesse tout au long de la nouvelle de juger le temps présent en le comparant au passé, seul élément auquel il peut se raccrocher. En cela, les alternances entre faits présents et faits passés sont révélateurs de ce thème du changement mais aussi d’un autre type de dichotomie qui concerne, cette fois, davantage deux époques différentes plutôt que les deux lieux que sont ville et campagne. On peut voir le dialogue comme le moment de confrontation le plus direct puisque les deux représentants de ces deux époques et visions sont mis en présence et interagissent. Cette discussion aboutit sur les méditations du narrateur qui s’aperçoit de son inadéquation avec le temps présent comme semble le suggérer ses paroles lorsqu’il dit :
I seemed to have lived too long: I had ceased to be a part of the things of this present world. I was like a harpsichord tuned to the concert-pitch of a quarter of a century ago, which could take no part in the orchestra of to-day, being utterly discordant with every instrument therein; and while depressingly conscious of my own 'flatness', I could not but feel some anxiety as to the issue of this fiercely strung-up, highly-tensioned state of things.70
La comparaison avec un instrument qui serait mal accordé nous donne bien l’idée d’un personnage qui ne se sent pas en harmonie avec ce qui l’entoure. Elle met en avant une disparité entre les modes de pensée que le narrateur attribue à l’âge et qui peut presque nous faire entrevoir un conflit entre des générations différentes mais aussi entre les sexes puisque l’on a d’un côté un homme âgé et de l’autre un groupe de jeunes filles. Cette idée se trouve explicitée par Françoise Basch, dans son ouvrage, lorsqu’elle écrit :
On a insisté sur ses hésitations entre deux domaines d’investigations opposés, la ville et la campagne, le Nord et le Sud, mettant en scène non seulement des protagonistes différents mais aussi deux âges de l’histoire de l’Angleterre.71
D’autre part, le thème de l’évolution féminine est particulièrement frappant dans la nouvelle. Notre narrateur est, en effet, frappé par le changement qui s’est opéré dans la gente féminine et propose une comparaison entre la femme d’avant et ses activités sous la figure de sa femme Alicia et la femme d’aujourd’hui. La première est décrite comme docile et portée sur des activités d’intérieur innocentes telles que « wool-work, harmless flower-painting, or a little gentle music »72 et dont la seule occupation littéraire se réduit à la lecture de romans et à l’écriture de lettres sur ses activités quotidiennes. Face à cela, la figure féminine moderne qu’il observe autour de lui vient heurter ses sentiments et tout ce à quoi il était habitué. On peut trouver dans la nouvelle cette exclamation de notre narrateur qui décrit les occupations des jeunes filles qui se mêlent de tous les sujets de la littérature à la science en passant par la politique :
What modern young woman, of average ability and education, who is not at least a 'a writer' in some magazine, or probably yet more ambitious, the author of a book, be it novel in three volumes, travels in two, or poetry in one? […] They attack science, and produce authoritative tomes, books of reference […] Or they devote their energies to politics, indite fierce 'leaders' in newspapers, and make themselves obnoxious to sundry continental governments.73
Mais au-delà de cette opposition entre des types de femme différents, il est possible d’émettre l’hypothèse d’une vision allégorique de la littérature victorienne. L’usage de l’en-tête, « The Days of Romance are gone », dans le Fraser’s Magazine, peut nous projeter sur la piste de deux camps qui renverrait à l’histoire littéraire. Le terme de « romance » en anglais renvoie évidement à l’amour, la romance, mais il peut également faire référence au genre du roman. On trouve, en effet, traditionnellement les termes de « novel » et de « romance » en anglais pour renvoyer, avec cependant légères différences de significations, à notre terme de roman. Clara Reeve, dans Progress of Romance de 1785, est la première à faire une distinction entre les deux :
The Romance is an heroic fable, which treats of fabulous persons and things. The Novel is a picture of real life and manners, and of the times in which it is written. The Romance in lofty an elevated language describes what never happened nor is likely to happen. The Novel gives a familiar relation of such things, as pass every day before our eyes, such as may happen to our friend, or to ourselves […] 74
Par cette tentative de définition, il est possible d’attribuer une dichotomie entre deux éléments. Le terme de « romance » renvoie aux événements à caractère fabuleux qui ont peu de chance de vraiment arriver ; alors que le terme de « novel » renvoie à une vision plus réaliste du monde, à des événements qui peuvent arriver au lecteur ou du moins à une personne de son entourage. Le premier terme renverrait donc davantage à la littérature du début de siècle des romantiques entre contes de fées et romans d’épouvante, alors que le second terme ferait plutôt référence aux romans industriels et réalistes dans la deuxième partie du siècle. À cette idée, on peut lier ce qu’introduit le narrateur lorsqu’il oppose les femmes d’avant et celle du temps présent dans la nouvelle lorsqu’il dit :
They no longer pore over Byron and Lamartine, delight in moonlight and solitude, and the sacred sympathy of one congenial spirit. They study McCulloch and Adam Smith, and light the candles directly it is too dusk to read or write.75
On aurait, en effet, un premier camp avec les femmes du temps passé qui se placerait sous l’étendard des poètes romantiques que sont Byron et Lamartine et un second camp qui serait celui des femmes du temps présent placé, cette fois, sous l’égide des économistes que sont McCulloch et Adam Smith. On aurait donc, d’un côté, la représentation de l’époque romantique du début de siècle avec les figures de Byron et Lamartine ; et, d’un autre côté, la représentation d’un nouveau type de roman avec les deux économistes et philosophes qui s’attarde plus sur des éléments réels, concrets et factuels dans les années 1830-1840.

Ce que l’on peut noter sur le style de Mrs. Gaskell


La première remarque qui peut être faite concernant le style de Mrs. Gaskell se porte sur la forme orale qui s’exerce tout au long de la nouvelle. L’oralité transparaît, en effet, davantage dans le texte que simplement dans le dialogue. Elle se manifeste par la longueur et les accumulations de phrases complexes qui sont très souvent le reflet de la pensée du narrateur en train de se former. On peut également noter la présence d’une ponctuation marquée comme les exclamations telles que « but now ! »76 ou « alas, the days ! »77 qui apportent davantage l’effet d’un discours oral. D’autre part, si l’on prend l’ensemble du texte, une seconde remarque s’impose sur l’effet de construction structurée usant de rhétorique. La nouvelle est, en effet, encadrée par des éléments de rhétorique comme la captatio benevolentiae et la péroraison mais aussi soutenue par l’effet structurant qu’impose la comparaison systématique entre passé et présent dont on a pu parler précédemment. On peut également noter au profit de cette organisation la présence régulière de questions rhétoriques qui ponctuent le texte et qui apportent également un effet d’oralité. Cela étant dit, l’un des composants fondateurs du style de Mrs. Gaskell est l’omniprésence de l’ironie, de ce ton malin teinté d’humour qui joue sur les mots et leur polysémie et sur l’exagération. On rit aux dépens du narrateur à cause de son décalage avec les jeunes filles mais aussi à cause de ses complaintes grandiloquentes exagérées. On peut aussi ressentir l’ironie d’Elizabeth Gaskell lorsqu’elle met dans la bouche du narrateur des paroles qui peuvent très bien se retourner contre lui telle sa question rhétorique : « Does a man fall in love with artist, novelist, mathematician, or politician? »78. L’humour dans la nouvelle passe aussi par un jeu iconoclaste sur le couple romantique et tragique que sont Roméo et Juliette. Pendant ces observations, le narrateur pointe avec beaucoup d’ironie :
The Juliets of the nineteenth century would entirely decline holding any clandestine communication with Romeos from a balcony. In the first place, they would consider it weak and nonsensical, and secondly, they wouldn't like to risk catching cold.79
La dégradation ici de la figure presque mythique des deux amants de Shakespeare peut provoquer le rire et participe à ce ton d’humour intelligent. L'humour peut aussi être détectée dans certains passages retraçant le passé du narrateur, particulièrement les moments avec son épouse. En effet, certains détails rappellent malicieusement les romans de Jane Austen.

D’autres remarques peuvent être faites sur le style de Mrs. Gaskell qui renvoient cette fois à des hors champs du texte. Il est possible, de façon ponctuelle, de mettre en exergue, tout d’abord, des éléments tels que le goût de Mrs. Gaskell pour les contes et légendes, qui transparaît ici légèrement, malgré elle, par la mention de « Nymph »80 pour nommer l’une des jeunes filles. Notons que la présence dans la nouvelle de termes latins tels que « desiderata » et de termes français tels que « régime » ou « passée » font montre de l’éducation qu’elle a pu recevoir. L’usage du français est aussi significatif en ce qui concerne notre narrateur. En effet, le latin est la langue scientifique et le sceau de l’érudition lorsque le français est la marque du raffinement. Si les bonnes manières et le calme sont des prérogatives du gentleman, son éducation l’est tout autant et la connaissance d’une ou deux langues étrangères correspond à l’instruction basique de celui qui a été élevé dans les public schools.
Les effets d’intertextualité sont aussi une part du hors champ qu’il est important de prendre en compte. Ils marquent physiquement la nouvelle dans laquelle s’insèrent des citations, des références et des clins d’œil à d’autres textes, auteurs et thèmes. Il est possible d’en relever deux types différents ; un premier type d’intertextualité qui serait évident ou du moins tout de suite identifiable et un second type qui, au contraire, serait ancré dans le texte, mêlé sans effet de rupture.

On peut ainsi relever ce premier type d’intertextualité à travers, la mention de noms comme Byron et Lamartine montre le goût de la poésie romantique du début de siècle. Dans le cas du poète français, il s’agit là aussi, pour Mrs. Gaskell, de montrer son érudition. Allié à cette idée, on peut voir les noms cités des personnages de Shakespeare que sont Roméo et Juliette comme une mise en avant de sa connaissance des classiques anglais. L’intertextualité se lie également dans la mention précise de texte, plus particulièrement de poèmes. Il est question, d’une part, de « The Thorn » qui est un poème de William Wordsworth, auteur romantique que Mrs. Gaskell a eu l’occasion de rencontrer et de fréquenter ; d’autre part, de « The Manly Heart » qui est un poème de Georges Wither.

Le second type d’intertextualité évoquée précédemment se présente à travers l’emploi de termes spécifiques à d’autres auteurs, œuvres ou thématiques. On peut ainsi, tout d’abord songer au groupe nominal « modern Babylon » qui, avant d’être mis dans la bouche de David Copperfield par Dickens, est tiré du chapitre 5 du roman Tancred de Benjamin Disraeli publié en 1847. L’image de la ville de Babylone est intéressante parce qu’elle est en lien avec la Tour de Babel. Le mythe biblique, dans lequel les hommes ne se comprennent plus, fait sens dans notre nouvelle si on le rattache à notre narrateur qui ne comprend pas son époque et au dialogue qu’il a avec les jeunes filles où il dit : « At which I mystified, not understanding slang »81. L’intertextualité dans ce cas s’imbrique parfaitement dans une logique interne à la nouvelle. Il en va de même pour les théories et les modèles en vigueur à l’époque victorienne que Mrs. Gaskell exploite à nouveau. Dans A Fear For The Future, Elizabeth Gaskell propose tout un jeu sur l’idéal de la femme au foyer qui a cours à son époque. On trouve ainsi les termes très spécifiques de « helpmates »82 ou encore de « sanctuary »83 qui sont employés par les moralistes du XIXe pour décrire cette femme idéalisée vue comme un compagnon de l’homme, la maitresse d’un foyer qu’elle doit rendre sanctuaire de tranquillité et de repos. Le premier terme de « helpmate » utilisé pour célébrer cet idéal de la femme se retrouve, en effet, dans les écrits d’auteurs comme « Tennyson, A. H. Clough, les philanthropes progressistes partisans du travail de la femme […] »84. À ce jeu sur l’idéal incarné dans notre nouvelle par la femme du narrateur, s’ajoute le thème de l’évolution physique de la femme que nous propose celui-ci lorsqu’il dit :
As the mind hardens with its abstruse studies and its bitter experience of practicalities, will not the skin grow coarse and rough, the lines deepen into furrows, and the whole aspect alter, till the outward aspect of a women becomes feebly masculine, answering to what, as I take it, she is now trying to make her mind? 85 
Il n’est pas difficile, ici, d’imaginer une influence darwiniste. Le narrateur imagine, en effet, une évolution du physique de la femme qui s’effectuerait du fait de l’évolution des activités plus masculines. Ces activités orienteraient ainsi son aspect physique vers celui de l’homme.

Même s’il ne publie sa théorie de l’évolution, dans On The Origin Of Species86, que plus tardivement durant l’année 1859, il est très probable que Darwin ait parlé de ses découvertes à Mrs. Gaskell puisque l’on sait que celle-ci « dîne avec Darwin et le poète A. H. Clough en 1851 »87. De ce fait, on peut tout à fait croire qu’Elizabeth Gaskell a tenté d’appliquer les théories de Darwin dans sa nouvelle. D’ailleurs, rappelons que l’un des personnages de Wives and Daughter88 est inspiré par Charles Darwin.

Ainsi donc, ces éclaircissements posés, nous allons enfin pouvoir passer à la pratique de la traduction en elle-même.

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1 Claude et Jean Demanuelli, Lire et traduire : anglais-français, Paris, Masson, 1990.
2 Ibidem, p. 17.
3 On a traduit le titre de Mrs. Gaskell par « Une crainte concernant l’avenir ».
4 Il est possible de consulter la mise en page du Fraser’s Magazine sur Google Books.
5 Anna Unsworth and A. Q. Morton, « Mrs. Gaskell Anonymous: Some Unidentified Items in Fraser's Magazine » in Victorian Periodicals Review, Vol. 14, No. 1, Printemps 1981, p. 24-31.
6 Walter E. Hough, The Wellesley Index to Victorian Periodicals: 1824-1900, Taylor & Francis, 1971, p. 445.
7 On peut le traduire ainsi « le temps des amours s’est envolé ».
8 On peut le traduire ainsi « un groupe d’artistes professionnelles ».
9 Anna Unsworth and A. Q. Morton, Op. cit., p. 24-31.
10 Le titre est traduit en français par Margaret Hale pour la première fois en 1859, puis par Nord et Sud en 1865 lors de sa réédition.
11 Elsie B. Michie, « Elizabeth Gaskell : The Early Years by John Chapple ; Dissembling Fictions : Elizabeth Gaskell and the Victorian Social Text by Deirdre d’Albertis » dans Political Discourse/British Women’s Writting, 1640-1867, Automne 1998, vol. 17, No. 2, p. 360-362.
12 Anna Unsworth and A. Q. Morton, Op. cit., p. 24-31.
13 Anna Unsworth and A. Q. Morton, Op. cit., p. 24-31.
14 Le pourcentage provient de nos calculs basés sur le contenu de Complete Work of Elizabeth Gaskell, Delphi Classics, 2012. On trouvera, en annexe 6, un graphique reprenant les différents pourcentages par genre.
15 Françoise Basch, Op. cit., p. 280.
16 Françoise Basch, Op. cit., p. 64.
17 Ce roman a été traduit, préfacé et annoté par Françoise du Sorbier en 2012 chez Fayard sous le titre Les Amoureux de Sylvia.
18 Ce court roman a été traduit par Roger Kann et Bertrand Fillaudeau en 1999 chez Corti sous le titre La Sorcière de Salem.
19 « Un lecteur intelligent ».
20 « Je vous déclare ».
21 Anna Unsworth and A. Q. Morton, Op. cit. p. 27.
22 Que l’on traduit donc par « horreur ».
23 Benjamin Disraeli, Tancred, Kessinger Publishing, 2004, Book V, Chapter 5.
24 « Les Juliette du dix-neuvième siècle ».
25 « la faire tournoyer à toute allure ».
26 « Lois sanitaires ».
27 « Mr. *** est dans l’autre pièce. Allez lui parler de ce projet de loi. Je vais mettre la main sur ***, et l'attaquer ».
28 Françoise Basch, Op. cit., p. 41.
29 « A l'une des premières soirées auxquelles j'ai assisté cette saison ».
30 Brigitte De Soye-Mitchell, La Société anglaise, Paris, PUF, 1994, p. 65.
31 « À mon époque ».
32 « Le privilège dû à mon âge et à mes cheveux gris ».
33 « La manière habituelle des vieux gentlemen ».
34 « Comme tous respectables gentleman de la campagne, je suis un fervent conservateur ».
35 « Comme le font les visiteurs venant de la campagne ».
36 François Bédarida, La société anglaise du milieu XIXe siècle à nos jours, Paris, Seuil, 1990, p. 74.
37 « Ma tendre épouse, ma famille et moi-même ».
38 « Mes amis intimes ».
39 « Un de nos deux ou trois voisins».
40 Benjamin Disraeli, Op. cit.
41 « Un groupe de jolies demoiselles, agréables à regarder, qui semblaient s’attrouper dans un coin de la pièce, pépiant entre elles comme des moineaux. Leurs têtes coiffées de fleurs s’agitaient dans tous les sens avec une charmante impétuosité et leurs petites mains gantées manipulaient des éventails, des bouquets, et des mouchoirs ».
42 « La Nymphe n°1 ».
43 « La jeune fille avec l’air de candeur ».
44 « Nous sommes des artistes professionnelles ».
45 « Je vais mettre la main sur *** ».
46 La nouvelle a été traduite par Émile Daurand Forgues en 1867 chez Hachette sous le titre Le Héros du Fossoyeur.
47 Françoise Basch, Op. cit., p. 64.
48 Odile Boucher-Rivalain, Roman et poésie en Grande-Bretagne au XIXe siècle, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 69.
49 David Masson, British Novelists and their Styles, Cambridge, Macmillan, 1859 : « The Fashionable Novel, as it has been called, aims at describing life as it goes on in the aristocratic portion of London society […] ».
50 Odile Boucher-Rivalain, Op. cit., p. 71.
51 François Bédarida, La société anglaise du milieu XIXe siècle à nos jours, Paris, Seuil, 1990, p.41.
52 Ibid., p. 41.
53 « Avec nos piqueniques durant l’été et nos jeux de cartes durant l’hiver».
54 « Les Londoniens ».
55 « Comme le font les visiteurs venant de la campagne ».
56 « Notre solitude ».
57 « Cette grande métropole ».
58«  L’incongruité extraordinaire de la vaste et volumineuse étendue de jupon, et de la merveilleusement légère provision de manche ».
59 M. Charlot et R. Max, Op. Cit., p. 76-77.
60 M. Charlot et R. Max, Op. Cit.., chapitre « La Famille bourgeoise ».
61 « N’imaginant pas un instant que quelque chose de mieux ou de plus sage pût être exigé d'elles ».
62 « Jeune femme moderne ».
63 « Figure Publique ».
64 « Sarcasme ».
65 « Audace ».
66 « Le projet de loi ».
67 « Elle, qui ne connait pas plus d’algèbres qu’une fleur ou de politique qu’une alouette ».
68 « Cette Angleterre grouillante d’activités ».
69 « Solitude ».
70 « Il me semblait avoir vécu trop longtemps : j’avais cessé de faire partie des affaires du monde présent. J'étais comme un clavecin accordé aux tonalités d’un concert d’un quart de siècle auparavant, qui ne pouvait plus faire partie de l’orchestre d’aujourd’hui, du fait qu’il était complètement en désaccord avec chacun des instruments qui en faisaient partie. Et tout en étant affligé de me savoir sonner si "faux", je ne pouvais m’empêcher de ressentir de l’anxiété quant à l’évolution de cette situation tendue à l’extrême ».
71 Françoise Basch, Op. cit., p. 208.
72 « Du tricot, de sage peinture de motifs floraux, ou un peu de musique douce ».
73 « Quelle jeune femme moderne, aux capacités et à l’éducation ordinaire, n’est pas au moins "écrivaine" dans quelque magazine, ou encore plus ambitieuse, l’auteure d’un livre, qu’il s’agisse d’un roman en trois volumes, d’un récit de voyage en deux ou bien de poésie en un ? […] Elles s’attaquent à la science, et produisent des tomes qui font autorité, des livres de référence […] Ou bien elles consacrent leur énergie à la politique, composant des "éditoriaux" violents dans les journaux, et se rendant odieuses à l’égard de divers gouvernements du Continent..  ».
74 Odile Boucher-Rivalain, Op. cit., p. 20 : « Le "Romance" est une fable héroïque, qui traite de personnes et de choses fabuleuses. Le "Novel" est une image de la vie réelle et des mœurs, ainsi que de l'époque dans laquelle il est écrit. Le "Romance" décrit, dans un langage noble et élevé, ce qui ne s'est jamais produit et ce qui ne risque probablement pas de se produire. Le "Novel" offre un rapport familier avec de telles choses, comme les jours passent devant nos yeux, comme cela peut arriver à notre ami, ou à nous-mêmes. »
75 « Elles ne sont plus absorbées par Byron et Lamartine, ne se délectent plus de clair de lune et de solitude, ou de la sympathie sacrée d’un esprit agréable. Elles étudient McCulloch et Adam Smith , et allument les bougies dès qu’il fait trop sombre pour lire ou écrire ».
76 « Mais à présent ! ».
77 « Hélas, quelle époque ! ».
78 « Est-ce qu’un homme tombe amoureux d’une artiste, d’une romancière, d’une mathématicienne, ou d’une politicienne ? ».
79 « Les Juliette du dix-neuvième siècle déclineraient complètement le moindre entretien clandestin depuis un balcon avec des Roméo. En premier lieu, elles considèreraient cela faible et absurde, et en second lieu, elles ne voudraient pas risquer d’attraper froid.».
80 « Nymphe ».
81 « Ce à quoi je restai perplexe, ne comprenant pas ce jargon ».
82 « Compagnes ».
83 « Sanctuaire ».
84 Françoise Basch, Op. cit., p. 26.
85 « Alors que l’esprit s’endurcit avec ses études abstruses et son expérience pratique amère des réalités, la peau ne deviendra-t-elle pas épaisse et rugueuse, les rides ne se creuseront-elles pas en sillons et l’aspect tout entier ne s’altérera-t-il pas jusqu’à ce que l’apparence extérieure de la femme devienne légèrement masculine, répondant, comme je vois les choses, à ce quelle est en train de faire de son esprit ? ».
86 L’essai a été traduit pour la première fois sous le titre « L’Origine des espèces » par Edmond Barbier, Reinwald, Paris, 1876. La dernière traduction française en date se présente sous le titre « Sur l’Origine des espèces » par Thierry Hoquet, Paris, Le Seuil, 2013.
87 Françoise Basch, Op. cit., p. 60.

88 Ce roman a été traduit en français par Béatrice Vierne en 2005 chez L’Herne sous le titre de Femmes et Filles.

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