Au préalable, il apparaît important de
préciser certains éléments qui fondent l’originalité de la
nouvelle que nous avons choisie de traduire. Comme le préconise
Claude et Jean Demanuelli dans leur ouvrage1,
comprendre le cadre référentiel du texte, son objet et ses
thématiques, sont les étapes incontournables du travail du
traducteur. On suivra, pour se guider, les indications de J. Delisle
lorsqu’il parle des « clefs du texte » mais également
de F. Grellet lorsqu’il pose les questions : « Qui ?
Où ? Quand ? Quoi ? Comment ? »2.
Autour du texte : le contexte et le péritexte
Les généralités autour du texte
A Fear For The future3
est une courte nouvelle écrite par Elizabeth Gaskell pour le
Fraser’s Magazine for Town and Country de 1859. On trouve la
nouvelle aux pages 243-248 du volume 59, qui regroupe les mois de
Janvier à Juin. La nouvelle peut, vraisemblablement, être située
en février 1859 grâce à l’indication donnée en haut de page
dans le magazine, à partir de la page 1434.
Le Fraser’s Magazine est,
depuis sa création en 1830 par Hugh Fraser et William Maginn jusqu’à
sa dernière parution en 1882, un magazine général et littéraire
qui paraît à Londres. Il suit une politique éditoriale qui
partage, comme Blackwood’s Magazine, les idées du parti
conservateur Tory, même s’il n’y est pas rattaché comme le
souligne Anna Unsworth dans son article5.
Cependant, ses positions varient selon les propriétaires du
magazine, notamment avec John William Parker en 1847. Il est donc
important de noter que, lorsque l’on s’attache plus précisément
à l’évolution du magazine a posteriori, on peut lui attribuer
deux phases. La première s’étend de 1830 à 1847 et la seconde de
1847 à 1882, cette dernière présente un magazine plus libéral.
6
Ces considérations mises à part, le Fraser’s Magazine n’a
pas de lien direct avec les maisons d’édition et vise un public de
classe moyenne. Il est réputé pour avoir un
esprit et
un style qui cherchent la confrontation ;
il a pu, par exemple, attaquer
les politiques
du gouvernement
libéral. Parmi les auteurs publiés dans
le magazine, on peut relever des noms tels que ceux de William
Thackeray ou encore de Thomas Carlyle qu’Elizabeth Gaskell
connaissait.
En ce qui concerne
la nouvelle à proprement parler, une série de remarques est
intéressante à faire sur ce qui entoure sa publication dans le
Fraser’s Magazine.
D’une part, sa présentation dans la revue diffère de celle
que l’on trouve dans les œuvres complètes d’Elizabeth Gaskell.
On a rajouté à la nouvelle des en-têtes qui la caractérisent et
peuvent orienter la lecture de la nouvelle. On peut ainsi trouver les
expressions « The Days of Romance are gone »7
et « A Group of ‘Professional Artists’»8,
des titres qui semblent moqueurs envers les femmes seulement. Au
regard de ces en-têtes, il est tentant d’avoir la même lecture
simplifiée qu’Anna Unsworth dans son article lorsqu’elle y voit
un cri d’horreur sur ce qu’est devenue la Femme9.
Or, après un travail sur la vie de Mrs. Gaskell, sur les thèmes qui
lui sont propres et chers, admettre une telle vision n’est pas tout
à fait juste et manque de cohérence. En effet, divers éléments de
la nouvelle liés à des indices venant de la vie et des œuvres de
Mrs. Gaskell nous montrent, ou du moins suggèrent, qu’elle ne
prend pas de partie pour un camp mais tente, plutôt, une
conciliation à la manière de North and South.10
Cette nouvelle est un texte à trois voix ;
on a une voix masculine à travers le narrateur qui expose son point
de vue sur le monde, des voix féminines à travers les jeunes filles
qui sont mises en mouvement devant nous et enfin, la voix de
l’auteure. Cette dernière transparaît dans l’ironie ainsi que
dans un jeu sur les doubles sens, on le verra plus loin. Comme
l’écrit E. B. Michie dans son article, il est difficile de faire
rentrer Elizabeth Gaskell dans une case. Elle introduit le discours
masculin tout comme le discours féminin et dépasse les limites
entre les deux. Il serait erroné d’établir un choix entre « a
female domestic and a male scientific »11
sur l’œuvre de Mrs. Gaskell. Elle ne doit pas être cantonnée à
un genre ou bien à un point de vue masculin opposé au point de
vue féminin et vice-versa.
D’autre part A Fear For The
Future, comme un certain nombre des contributions de Mrs. Gaskell
relevées par Anna Unsworth dans son article12,
est publiée anonymement dans la revue. Du fait de cet anonymat, il
est légitime de remettre en question et en cause la position
d’auteur de Mrs. Gaskell. Il est d’autant plus légitime de se
poser la question lorsque l’on trouve des contributions présentées
sous son nom, plus tard, comme French Life publié en
avril-juin 1865. Cependant, par les mentions dans la correspondance
de l’auteure, qui a échappé à la destruction, mais aussi par le
travail d’authentification d’Anna Unsworth et A. Q. Morton13,
on peut affirmer que la nouvelle est bien son œuvre. Dans cet
article, A. Unsworth affirme que Mrs. Gaskell a écrit de façon
régulière pour le Fraser’s Magazine à partir de 1851, ce
jusqu’à sa mort et, avec l’aide d’A. Q. Morton, elle démontre
ce droit de la paternité par un travail de statistiques basé sur le
style et les habitudes d’écriture d’Elizabeth Gaskell.
La nouvelle entre donc bien au panthéon
que sont les œuvres complètes de Mrs. Gaskell, venant gonfler les
rangs de la part de nouvelle qui s’élève à, environ, 72, 6%14
et justifiant ainsi le surnom de « Shéhérazade » que
lui donne Dickens. Cela étant dit, on peut s’interroger sur les
raisons de cet anonymat car, comme on l’a remarqué précédemment,
Mrs. Gaskell a déjà contribué au Fraser’s Magazine en son
nom propre. Face à ce mystère, deux hypothèses paraissent
probables. Une première consisterait à voir dans cet anonymat un
désir de « faire vrai ». Le récit à la première
personne pourrait ainsi laisser croire à un vrai
témoignage et donc, dans cette optique, l’usage de la mise sous
silence des noms propres, que l’on trouve dans la nouvelle,
apporterait un effet de réel à la manière des romans épistolaires
français du 18ème
siècle. Cependant, pourquoi alors nommer la ville de Slowington ou
le nom de cet ami « Brown » ? Une seconde hypothèse
consisterait, cette fois, à voir dans cet anonymat un moyen d’éviter
la critique. Sans doute, dans un premier temps, parce que Mrs.
Gaskell ne la vit pas bien comme l’explicite Françoise Basch
lorsqu’elle écrit au sujet de Ruth :
« E. Gaskell paraît plutôt sensible aux critiques,
qu’elle avait pourtant prévues, qu’à l’admiration
générale »15.
Dans un second temps, on peut penser que l’anonymat allié à
l’usage d’un point de vue masculin est une stratégie de Mrs.
Gaskell pour contourner les objections qui seraient faites sur sa
qualité de femme.
L’année 1859 pour l’Angleterre et Elizabeth Gaskell
Selon les termes des spécialistes,
l’année 1859 se trouve dans le « mid-victorian »,
qu’ils situent entre 1850 et 1875 et présentent comme une période
centrale, d’épanouissement et d’équilibre. En 1859, le
gouvernement en place et le ministère libéral de Henry John Temple
qui, cette année-là, cumule un deuxième mandat en Juin. L’une
des lois notables est le « Matrimonial Causes Act » de
1857 qui permet aux femmes de divorcer pour d’autres raisons que
l’adultère, d’avoir la garde des enfants de moins de sept ans et
de récupérer leurs biens après une séparation légale. Le
féminisme est donc en marche à cette période mais il reste encore
timide. Il se manifeste doucement dans des revues unitariennes mais
le grand tournant aura tout de même lieu dans les années 60-70.
En 1859, Elizabeth Gaskell, âgée de
49 ans, est déjà une écrivaine reconnue. Elle a alors déjà
publié plus de la moitié de ses grands romans que sont Mary
Barton, Cranford, Ruth, North and South
ainsi que la biographie de Charlotte Brontë. La plus jeune de ses
filles ayant treize ans, elle n’a plus d’enfants en bas âge
demandant de l’attention et, même si le rôle de maîtresse de
maison l’occupe toujours autant et est le sujet de complaintes dans
ses lettres, elle peut désormais se consacrer à l’écriture et
profiter des moyens financiers que lui procurent ses succès
littéraires pour voyager. Dans son ouvrage, Françoise Basch insiste
sur le fait que « les sommes payées pour ses écrits à la
romancière étaient consacrées à des "extras" voyages,
vacances ».16
L’année 1859 se situe, en effet,
entre deux voyages en Allemagne (1858 et 1860) et la nouvelle est
écrite en février avant un voyage pour Whitby durant l’été, qui
lui servira de source d’inspiration pour son roman suivant Sylvia’s
Lovers17.
On peut aussi rappeler ici que Mrs. Gaskell avait fourni à Charles
Dickens la nouvelle The Manchester Marriage pour le numéro
spécial de Noël de son magazine, Household Words, auquel
elle participe activement chaque année jusqu’à 1858. Paraissent
également dans le magazine de Dickens Lois The Witch18
et The Crooked Branch en 1859 alors que cette même année,
Elizabeth Gaskell publie Round
the Sofa and Other Tales.
Ces remarques nous montrent la productivité de Mrs. Gaskell et
expliquent peut être que notre nouvelle ne soit pas traduite parce
que perdue dans la masse.
Les constituants du texte
La synopsie
La nouvelle ne comporte pas vraiment
d’action, il s’agirait davantage d’un témoignage ou bien d’une
confidence qui nous serait faite. Le narrateur s’exprime à la
première personne du singulier, il est le personnage principal de la
nouvelle et s’adresse directement à ce qu’il nomme « an
intelligent reader »19
comme le laisse à penser l’expression « I declare to you »20
qui semble prendre à témoin le lecteur.
Un rapport de complicité sur le mode d’une conversation intime
nous est présenté dans cette nouvelle. Le narrateur semble, tout au
long de la nouvelle, confier ses sentiments et ses inquiétudes à un
auditoire tout en lui mentionnant des éléments
de son passé.
Il ne se passe finalement pas
grand-chose dans cette nouvelle en terme d’action, pourtant elle
est à elle seule une péripétie au sens de changement soudain
de la situation du héros, d'une action dramatique, d'un récit.
Dans son article, Anna Unsworth résume
la nouvelle comme étant l’expression de l’horreur face à la
femme nouvelle qui semble moins féminine et qui se présente
davantage comme une figure publique21.
Cependant, cette description apparaît à la fois réductrice et
teintée de subjectivité. Le terme de « horror »22
renvoie à un sentiment bien plus fort que ce qui est exprimé dans
la nouvelle. Même en admettant que le narrateur, en sa qualité de
gentleman, soit maître de l’euphémisme, le terme exact pour
qualifier son sentiment serait davantage l’inquiétude, la crainte
que l’horreur.
On pourrait, de fait, résumé la
nouvelle comme il suit. Le personnage principal, un vieux gentleman,
a vécu avec sa famille, isolée à la campagne pendant vingt-cinq
ans, dans le village de Slowington. Il est resté loin de l’agitation
londonienne mais surtout des mutations et des changements qui se sont
opérés avec le temps. La nouvelle est le lieu d’une visite, après
ce long isolement, dans la capitale où les différents changements
sont motifs tant de l’étonnement perpétuel que de sentiments de
perplexité pour notre narrateur. Les changements qu’il note se
portent sur l’état des affaires, des manières et des coutumes
mais surtout, et de façon plus frappante pour lui, sur la femme et
la notion de féminité.
Le cadre spatio-temporel
Il est difficile de répondre aux
questions qui se posent sur la situation temporelle et spatiale à
cause du peu d’informations que nous donne la nouvelle d’une
part, mais d’autre part, aussi à cause du caractère vague de ces
dites informations. Cela étant dit, grâce à la présence d’autres
éléments dans la nouvelle, on peut tenter d’émettre des
hypothèses mais non sans une certaine réserve.
En ce qui concerne la situation
spatiale, s’il est fait mention de la ville de « Slowington »,
il nous a été impossible d’en trouver une localisation
géographique. Cela nous suggère que le nom est inventé par Mrs.
Gaskell et que le jeu onomastique auquel elle se prête est riche
d’un sens sur lequel on reviendra. Finalement, la seule
localisation spatiale qui nous est permise sans doute est celle de la
ville de Londres que nous suggèrent les expressions « you
London people », « this great metropolis » ou
encore « this modern Babylon »23.
Cela étant posé, on ne trouve cependant aucune mention de lieux
précis ou de noms auxquels on pourrait les rattacher. Les soirées
et rassemblements auxquels le narrateur fait référence reste
jusqu’à la fin vagues et imprécis.
En ce qui concerne la situation
temporelle, si on met de côté les dates extérieures au texte comme
celle de la publication, on peut vraisemblablement supposer que le
récit se situe au 19e siècle grâce à des éléments
variés. Le narrateur évoque très clairement le siècle lorsqu’il
parle de « The Juliets of the nineteenth century »24
mais il est question, au début de la nouvelle, de la valse même si
elle n’est pas nommé en tant que telle. Le narrateur décrit, en
effet, comment lors de l’une des soirées il fut
le spectateur de l’invitation à danser d’un gentleman à
une dame et Mrs. Gaskell emploie le groupe verbal « whirl her
off »25.
Il est possible de croire qu’il s’agit, ici, de la valse anglaise
qui est apparue vraisemblablement vers 1815. Notre narrateur n’y
étant pas familier, on peut supposer que ses jeunes années,
auxquelles il est fait référence tout au long de la nouvelle, se
situent avant cette date. Si on ajoute à cette date hypothétique
les vingt-cinq ans passés isolés à Slowington, on peut placer la
nouvelle dans les années 1830. Cette date peut être affinée par
d’autres mentions telles que celle de la statue de Mr. Canning qui
a été érigée en 1832 devant le Palais du Parlement à Londres
mais aussi la citation de « modern Babylon» qui provient
du roman de Tancred or The New Crusade de Benjamin Disraeli
publié en 1847. On peut ajouter à ces considérations la mention de
« sanitary laws »26,
qui compte tenu de la date de publication dans le Fraser’s
Magazine, ne peut faire référence qu’aux lois sur la santé
publique de 1848. Ces hypothèses peuvent être poussées plus loin
si l’on prend en considération les propos de la jeune fille qui
s’exclame : « Mr. --'s in the other room. Go
and speak to him about the Bill. I'll get hold of - , and attack him.
»27.
Par ses paroles, elle fait, en effet, mention d’un projet de lois
et suggère une attaque envers des personnages masculins. Allié à
l’engouement avec lequel les jeunes filles se précipitent à sa
suite, il est possible ici que ce projet de loi,
puisse faire référence au « Married Woman’s Property Bill »
de 1857, qui a été rejeté mais qui a donné lieu à tant de
protestations et d’agitation, notamment par les féministes, que
cela a produit « […] quelques résultats, notamment sous la
forme de certains clauses du ‘Matrimonial Causes Bill’ de 1857
»28.
On constate donc sans pouvoir l’affirmer que l’espace
temporel inhérent à la nouvelle est proche de celui de sa
publication dans le Fraser’s Magazine.
D’autre part, il est possible
d’émettre une hypothèse sur la période de l’année en
combinant les informations que nous fournit le texte. Si l’on a
déjà mentionné le fait que le narrateur et sa famille se
trouvaient à Londres, on peut ajouter certaines précisions qu’il
nous fournit tout au long de la nouvelle comme les nombreuses fêtes
et réceptions auxquelles il assiste mais surtout lorsqu’il dit
« At one of the first evening parties which I attended this
season »29.
En effet, le terme de « season » relié
à l’évocation des fêtes
peut nous laisser penser qu’une partie des événements racontés
par le narrateur a lieu vers le mois de juin selon ce qu’écrit
Brigitte De Soye-Mitchell dans son ouvrage sur la société
anglaise : « En juin la saison mondaine bat son plein à
Londres ; c’est encore le temps des bals et des fêtes […]
»30.
Le narrateur et les autres
Comme nous avons pu le signaler
précédemment, le narrateur est le personnage principal de
l’histoire. Bien que l’on ignore jusqu’à la fin son nom, il
nous est possible de glaner des informations qui peuvent permettre de
lui constituer une identité tout au long de la nouvelle. Il est,
cependant, intéressant de mettre en exergue l’absence flagrante de
descriptions physiques qui formeraient un portrait distinct des
personnages.
On peut, tout d’abord, noter que l’on
a affaire à un homme relativement âgé. La période de vingt-cinq
ans est, en elle-même, révélatrice mais les expressions employées
telles que « in my youth »31,
« the privilege of my age and grey hairs »32
ou encore « the usual manner of old gentlemen »33
confirment bien cette idée. Cette dernière expression nous indique,
de plus, que l’on a affaire à un membre de la gentry anglaise
puisqu’il se qualifie lui-même de gentleman, c'est-à-dire une
personne qui se distingue par son stoïcisme et ses bonnes manières
face aux événements et aux personnes qui l’entourent. Ajoutons à
cela, plus loin dans le texte, la mention faite que le narrateur
s’adresse directement aux lecteurs, telle une parenthèse
explicative, lorsqu’il dit « like all respectable country
gentlemen, I am a stanch Conservative »34.
Ce passage est révélateur de nombreux
éléments sur notre narrateur. D’abord, il confirme ce que des
expressions comme « as country visitors »35
nous avaient laissé penser sur le caractère rural de
« Slowington ». Ensuite, la mention de ses aspirations
politiques alliées au fait qu’il soit un « country
gentleman » isolé de Londres depuis vingt-cinq ans nous
apportent des éléments pour comprendre la mentalité de notre
narrateur à la lumière de ce qu’écrit François Bédarida dans
son ouvrage sur la société anglaise :
La gentry réside toute l’année à la campagne ;
on ne la voit point à Londres pour la saison. Vivant loin de la
capitale et de l’univers cosmopolite de la haute société, elle
mène une existence plutôt casanière. Aussi est-elle beaucoup plus
conservatrice, tant dans les mœurs que dans des opinions.36
On sait également que l’on a affaire
à un homme marié et un père de famille. Il est écrit, de fait,
dès le premier paragraphe « me and my dear wife and family »37,
des informations que l’on retrouve explicitées plus loin. On
apprend, en effet, que sa femme se prénomme Alicia et qu’il l’a
rencontrée lorsque cette dernière avait dix-sept ans ; on sait
également qu’il est le père de six garçons dont l’un se
prénomme « Charles ». À partir de cela, on peut émettre
l’hypothèse que si « Charles » est l’aîné de ses
fils, le prénom du narrateur peut également être Charles puisqu’il
était souvent coutume de le faire à l’époque. Songeons, en
effet, que le fils de Mrs. Gaskell avait été prénommé « William »
comme son père. Concernant son entourage proche, s’il est fait
mention de « intimate friends »38,
il ne cite qu’un seul nom à la fin de la nouvelle, celui de son
ami « Brown » de Slowington qui doit faire partie des
« one or two neighbours »39
de son cercle social réduit. De cet ami Brown, on ne sait pas
énormément de choses hormis le fait qu’il a au moins deux filles
d’un âge plutôt jeune.
D’autre part, au sujet du narrateur,
il nous est également possible de remarquer que l’on a affaire à
un homme relativement cultivé. Il joue de la flûte même s’il
précise que très mal ; il cite et récite, en effet, des
poètes tels que Byron ou Lamartine et emploie l’épithète
« modern Babylon »40
qui est une référence à Benjamin Disraeli, homme politique
conservateur. La répétition de l’adjectif « old-fashioned »
nous permet, de plus, d’exposer le fait que notre personnage se
sent en décalage avec son époque, que le regard qu’il porte sur
ce qui l’entoure est celui d’un homme d’un autre temps.
Comme on vient de le
démontrer, la nouvelle tourne principalement autour du narrateur du
fait de ce « je » absolu qui ne nous donne d’informations
qu’avec parcimonie. Les personnages qui lui sont extérieurs
dépendent de sa volonté. Il est, en effet, le seul à nous donner
des informations et/ ou d’éléments permettant une identification
des autres. On a pu, précédemment, relever quelques mentions sur
son entourage proche comme sa femme, son fils et son ami Brown. On
peut, à présent, s’interroger sur les autres personnages qui
interviennent dans la nouvelle. Du fait de la présence d’un
dialogue, le narrateur n’est pas complètement isolé dans sa
vision du monde, il échange avec un groupe de jeunes filles qu’il
décrit comme :
A group of pretty, fair-looking
damsels, who seemed to herd together in one corner of the room,
chirping like sparrows among themselves - their flower - decked heads
nodding and tossing with charming impetuosity, and their little
gloved hands gesticulating with fans, bouquets, and handkerchiefs.41
Les jeunes filles
sont décrites dans leur ensemble, aucune n’est véritablement mise
en valeur ; elles ne sont pas nommées, à l’exception de
l’une d’elle qui sera appelée « Nymph No.1 »42
par le narrateur mais seulement pour lui-même et son lecteur. Une
autre des demoiselles sera caractérisée uniquement par un trait de
caractère, « the candid one »43.
Cela étant dit, ce groupe de demoiselles nous est présenté durant
le dialogue comme capable de sarcasme mais aussi quelque peu imbu de
leurs personnes avec l’affirmation « We are professional
artists »44.
On trouve, à la fin de ce dialogue, la mention de deux autres
personnages ; une autre femme, d’abord, qui arrive en courant
vers le groupe et dont les propos donnent une vision d’une certaine
virulence verbale féminine, l’autre n’est que nommé par ce
« Mr. -- ». Ce dernier est mentionné par cette première
femme, cependant on ne le verra jamais. A côté de ce nom passé
sous silence, cette femme en donne un autre lorsqu’elle dit « I’ll
get hold of - »45.
Cet usage apporte un effet de réel à la nouvelle à la manière des
romans épistolaires français du 18ème
siècle comme c’est, par exemple, le cas dans Les
Liaisons dangereuses de Choderlos de
Laclos ou Le Portefeuille
de Mme de Villedieu.
Le genre
Il apparait important d’analyser le
genre lui-même car il peut nous apporter des éléments de réponses
quant à l’absence de traduction française de cette nouvelle. En
effet, ce qui peut d’abord être répété ici est que le genre de
la nouvelle, même s’il représente la plus grande part de l’œuvre
d’Elizabeth Gaskell, n’apparait pas dans les œuvres traduites en
français à l’exception de l’une d’entre elles, The
Sexton’s Hero46.
Certaines des raisons que l’on peut évoquer sont, dans un premier
temps, le fait que les nouvelles soient justement noyées dans une
masse. Rappelons à nouveau que le genre représente un peu plus de
72% de la globalité du travail de Mrs. Gaskell. Dans un second
temps, le fait que le genre soit subordonné à un besoin d’argent,
comme l’expose Françoise Basch dans son ouvrage lorsqu’elle
écrit qu’ « il y avait souvent un rapport direct entre
un tel besoin d’argent précis et telle production […] »47,
peut expliquer le désintérêt qui lui est porté. Un besoin
matériel étant l’initiative, la production de nouvelle peut être
perçue comme inférieure à un roman qui demanderait plus de travail
dans sa rédaction et sa réflexion.
D’autre part, notre nouvelle peut
rejoindre une autre sous catégorie du roman appelée « Fashionable
nouvel » ou le roman mondain. Dans son ouvrage48,
Odile Boucher-Rivalain reprend la définition qu’en donne David
Masson qui le présente comme un genre qui a pour but de décrire la
vie telle qu’elle suit son cours dans la caste aristocratique de la
société londonienne49.
Si l’on considère les éléments que l’on a déjà évoqués à
propos des personnages et du cadre spatio-temporel, on a tout lieu de
croire que la nouvelle s’inspire de cette sous catégorie étant
donné l’appartenance à la gentry et l’évocation des fêtes
mondaines qui ont lieu à Londres. Dans son ouvrage, O.
Boucher-Rivalain met en avant l’idée que de nombreux auteurs se
plient à l’exercice de l’écriture mais que le genre conserve un
caractère éphémère. Elle ajoute également un point qui vient
recouper ce que l’on a pu dire précédemment sur l’aspect
financier du travail de Mrs. Gaskell lorsqu’elle écrit que
« l’aspect commercial de ce type de littérature lui avait
été maintes fois reproché et contribua sans doute à sa
disparition précoce […] »50.
Ce caractère éphémère du genre
additionné à cet aspect financier peut expliquer la non-traduction
des nouvelles mais surtout de celle-ci en particulier. Si notre
nouvelle n’a pas résisté aux poids des années ni marqué les
esprits dans sa propre langue, on a tout lieu de croire qu’il
aurait été peu probable qu’elle y parvienne dans une autre.
Entrer dans le texte
Les thèmes frappants
Deux catégories de
thèmes se révèlent dans notre nouvelle. Une première catégorie
que l’on pourrait qualifier de commune à l’œuvre entière
d’Elizabeth Gaskell, il s’agit de thèmes que l’on retrouve
tout au long de son œuvre, qui la hantent ; et une autre
catégorie de thèmes qui serait plus spécifique à notre nouvelle,
en lien avec ce qui fait son originalité propre. Bien entendu, si
l’on distingue ici arbitrairement ces deux catégories, cela ne
veut pas dire que les frontières entre elles ne sont pas poreuses.
Un lien existe, en effet, entre les thèmes qu’aborde Mrs. Gaskell,
ce qui fait montre d’une certaine cohérence de sa part en tant
qu’auteur.
Une légère
dichotomie apparait également entre la ville et la campagne,
représentées dans notre nouvelle par Londres et Slowington. La
première est décrite comme « this busy England »68
pleine de fêtes et d’activité, alors que la seconde est mise en
avant pour son isolement, les activités mondaines se bornant aux
jeux de cartes et aux pique-niques. Cette dichotomie est récurrente
dans l’œuvre d’Elizabeth Gaskell ; pour n’en citer
qu’une, on peut songer au roman North
and South dont le personnage principal,
Margaret Hale, dépeint un fort contraste entre son sud rural et
champêtre et le nord industriel de la ville de Milton où elle est
forcée d’emménager. Ce qui est néanmoins frappant et original
dans notre nouvelle, est la façon dont la campagne nous est
présentée. Elle apparait, en effet, comme un lieu hors du temps et
de l’évolution. Le terme de « seclusion »69
ou bien la mention qui est faite de la distance de « five
miles » pour atteindre la poste sont en eux-mêmes
significatifs, mais on peut y ajouter le jeu onomastique que laisse
transparaître « Slowington ». Le nom nous donne la
vision d’une ville qui vivrait au ralenti ; « slowing »
renvoyant au ralentissement, à la lenteur et « ton » est
le substantif « town » dont la lettre est tombée avec
l’usage et qui peut renvoyer aussi bien à la ville qu’au
village.
Dans la continuation
de cette idée, la dualité entre ville et campagne est le lieu, à
la fois dans North and South
et dans « A Fear For The Future », d’un glissement vers
le thème du changement et de la nécessité de s’adapter, un thème
vraiment récurrent dans l’œuvre de Mrs. Gaskell. Dans les deux
cas, il nous est dépeint une confrontation entre deux modes de vie,
deux visions des choses, presque deux mondes différents qui se
rangent sous les étendards du rural et de l’urbain. Cela dit,
notre nouvelle met en avant le thème du changement par la
confrontation entre notre narrateur à l’âge avancé et le nouvel
environnement dans lequel il est placé qu’il redécouvre avec un
étonnement constant. De fait, cet étonnement peut être considéré
comme un thème à part entière qui serait propre à la nouvelle. Il
est, en effet, soutenu par un champ lexical de la surprise et de la
perplexité qui est constant durant toute la nouvelle. D’autre
part, le narrateur pose un regard d’une autre époque sur ce qui
l’entoure, il ne cesse tout au long de la nouvelle de juger le
temps présent en le comparant au passé, seul élément auquel il
peut se raccrocher. En cela, les alternances entre faits présents et
faits passés sont révélateurs de ce thème du changement mais
aussi d’un autre type de dichotomie qui concerne, cette fois,
davantage deux époques différentes plutôt que les deux lieux que
sont ville et campagne. On peut voir le dialogue comme le moment de
confrontation le plus direct puisque les deux représentants de ces
deux époques et visions sont mis en présence et interagissent.
Cette discussion aboutit sur les méditations du narrateur qui
s’aperçoit de son inadéquation avec le temps présent comme
semble le suggérer ses paroles lorsqu’il dit :
I seemed to have lived too long: I
had ceased to be a part of the things of this present world. I was
like a harpsichord tuned to the concert-pitch of a quarter of a
century ago, which could take no part in the orchestra of to-day,
being utterly discordant with every instrument therein; and while
depressingly conscious of my own 'flatness', I could not but feel
some anxiety as to the issue of this fiercely strung-up,
highly-tensioned state of things.70
La comparaison avec un instrument qui
serait mal accordé nous donne bien l’idée d’un personnage qui
ne se sent pas en harmonie avec ce qui l’entoure. Elle met en avant
une disparité entre les modes de pensée que le narrateur attribue à
l’âge et qui peut presque nous faire entrevoir un conflit entre
des générations différentes mais aussi entre les sexes puisque
l’on a d’un côté un homme âgé et de l’autre un groupe de
jeunes filles. Cette idée se trouve explicitée par Françoise
Basch, dans son ouvrage, lorsqu’elle écrit :
On a insisté sur ses hésitations entre deux domaines
d’investigations opposés, la ville et la campagne, le Nord et le
Sud, mettant en scène non seulement des protagonistes différents
mais aussi deux âges de l’histoire de l’Angleterre.71
D’autre part, le thème de
l’évolution féminine est particulièrement frappant dans la
nouvelle. Notre narrateur est, en effet, frappé par le changement
qui s’est opéré dans la gente féminine et propose une
comparaison entre la femme d’avant et ses activités sous la figure
de sa femme Alicia et la femme d’aujourd’hui. La première est
décrite comme docile et portée sur des activités d’intérieur
innocentes telles que « wool-work, harmless flower-painting, or
a little gentle music »72 et
dont la seule occupation littéraire se réduit à la lecture de
romans et à l’écriture de lettres sur ses activités
quotidiennes. Face à cela, la figure féminine moderne qu’il
observe autour de lui vient heurter ses sentiments et tout ce à quoi
il était habitué. On peut trouver dans la nouvelle cette
exclamation de notre narrateur qui décrit les occupations des jeunes
filles qui se mêlent de tous les sujets de la littérature à
la science en passant par la politique :
What modern young woman, of average
ability and education, who is not at least a 'a writer' in some
magazine, or probably yet more ambitious, the author of a book, be it
novel in three volumes, travels in two, or poetry in one? […] They
attack science, and produce authoritative tomes, books of reference
[…] Or they devote their energies to politics, indite fierce
'leaders' in newspapers, and make themselves obnoxious to sundry
continental governments.73
Mais au-delà de cette opposition entre
des types de femme différents, il est possible d’émettre
l’hypothèse d’une vision allégorique de la littérature
victorienne. L’usage de l’en-tête, « The Days of Romance
are gone », dans le Fraser’s Magazine, peut nous projeter
sur la piste de deux camps qui renverrait à l’histoire littéraire.
Le terme de « romance » en anglais renvoie évidement à
l’amour, la romance, mais il peut
également faire référence au genre du roman. On trouve, en effet,
traditionnellement les termes de « novel » et de
« romance » en anglais pour renvoyer, avec cependant
légères différences de significations, à notre terme de roman.
Clara Reeve, dans Progress of Romance de 1785, est la première
à faire une distinction entre les deux :
The Romance is an heroic fable, which
treats of fabulous persons and things. The Novel is a picture of real
life and manners, and of the times in which it is written. The
Romance in lofty an elevated language describes what never happened
nor is likely to happen. The Novel gives a familiar relation of such
things, as pass every day before our eyes, such as may happen to our
friend, or to ourselves […] 74
Par cette tentative de définition, il
est possible d’attribuer une
dichotomie entre deux éléments. Le terme de « romance »
renvoie aux événements à caractère fabuleux qui ont peu de chance
de vraiment arriver ; alors que le terme de « novel »
renvoie à une vision plus réaliste du monde, à des événements
qui peuvent arriver au lecteur ou du moins à une personne de son
entourage. Le premier terme renverrait donc davantage à la
littérature du début de siècle des romantiques entre contes de
fées et romans d’épouvante, alors que le second terme ferait
plutôt référence aux romans industriels et réalistes dans la
deuxième partie du siècle. À cette idée, on peut lier ce
qu’introduit le narrateur lorsqu’il oppose les femmes
d’avant et celle du temps présent dans la nouvelle lorsqu’il
dit :
They no longer pore over Byron and
Lamartine, delight in moonlight and solitude, and the sacred sympathy
of one congenial spirit. They study McCulloch and Adam Smith, and
light the candles directly it is too dusk to read or write.75
On aurait, en effet, un premier camp
avec les femmes du temps passé qui se placerait sous l’étendard
des poètes romantiques que sont Byron et Lamartine et un second camp
qui serait celui des femmes du temps présent placé, cette fois,
sous l’égide des économistes que sont McCulloch et Adam Smith. On
aurait donc, d’un côté, la représentation de l’époque
romantique du début de siècle avec les figures de Byron et
Lamartine ; et, d’un autre côté, la représentation d’un
nouveau type de roman avec les deux économistes et philosophes qui
s’attarde plus sur des éléments réels, concrets et factuels dans
les années 1830-1840.
Ce que l’on peut noter sur le style de Mrs. Gaskell
La première
remarque qui peut être faite concernant le style de Mrs. Gaskell se
porte sur la forme orale qui s’exerce tout au long de la nouvelle.
L’oralité transparaît, en effet, davantage dans le texte que
simplement dans le dialogue. Elle se manifeste par la longueur et les
accumulations de phrases complexes qui sont très souvent le reflet
de la pensée du narrateur en train de se former. On peut également
noter la présence d’une ponctuation marquée comme les
exclamations telles que « but now ! »76
ou « alas, the days ! »77
qui apportent davantage l’effet d’un discours oral. D’autre
part, si l’on prend l’ensemble du texte, une seconde remarque
s’impose sur l’effet de construction structurée usant de
rhétorique. La nouvelle est, en effet, encadrée par des éléments
de rhétorique comme la captatio
benevolentiae et la péroraison mais
aussi soutenue par l’effet structurant qu’impose la comparaison
systématique entre passé et présent dont on a pu parler
précédemment. On peut également noter au profit de cette
organisation la présence régulière de questions rhétoriques qui
ponctuent le texte et qui apportent également un effet d’oralité.
Cela étant dit, l’un des composants fondateurs du style de Mrs.
Gaskell est l’omniprésence de l’ironie, de ce ton malin teinté
d’humour qui joue sur les mots et leur polysémie et sur
l’exagération. On rit aux dépens du narrateur à cause de son
décalage avec les jeunes filles mais aussi à cause de ses
complaintes grandiloquentes exagérées. On peut aussi ressentir
l’ironie d’Elizabeth Gaskell lorsqu’elle met dans la bouche du
narrateur des paroles qui peuvent très bien se retourner contre lui
telle sa question rhétorique : « Does a man fall
in love with artist, novelist, mathematician, or politician? »78.
L’humour dans la nouvelle passe aussi par un jeu
iconoclaste sur le couple romantique et tragique que sont Roméo et
Juliette. Pendant ces observations, le
narrateur pointe avec beaucoup d’ironie :
The Juliets of the nineteenth century
would entirely decline holding any clandestine communication with
Romeos from a balcony. In the first place, they would consider it
weak and nonsensical, and secondly, they wouldn't like to risk
catching cold.79
La dégradation ici
de la figure presque mythique des deux amants de Shakespeare peut
provoquer le rire et participe à ce ton d’humour intelligent. L'humour peut aussi être détectée dans certains passages retraçant le passé du narrateur, particulièrement les moments avec son épouse. En effet, certains détails rappellent malicieusement les romans de Jane Austen.
D’autres remarques
peuvent être faites sur le style de Mrs. Gaskell qui renvoient cette
fois à des hors champs du texte. Il est possible, de façon
ponctuelle, de mettre en exergue, tout d’abord, des éléments tels
que le goût de Mrs. Gaskell pour les contes et légendes, qui
transparaît ici légèrement, malgré elle, par la mention de
« Nymph »80
pour nommer l’une des jeunes filles. Notons que la présence
dans la nouvelle de termes latins tels que « desiderata »
et de termes français tels que « régime » ou « passée »
font montre de l’éducation qu’elle a pu recevoir. L’usage du
français est aussi significatif en ce qui concerne notre narrateur.
En effet, le latin est la langue scientifique et le sceau de
l’érudition lorsque le français est la marque du raffinement. Si
les bonnes manières et le calme sont des prérogatives du gentleman,
son éducation l’est tout autant et la connaissance d’une ou deux
langues étrangères correspond à l’instruction basique de celui
qui a été élevé dans les public
schools.
Les effets
d’intertextualité sont aussi une part du hors champ qu’il est
important de prendre en compte. Ils marquent physiquement la nouvelle
dans laquelle s’insèrent des citations, des références et des
clins d’œil à d’autres textes, auteurs et thèmes. Il est
possible d’en relever deux types différents ; un premier type
d’intertextualité qui serait évident ou du moins tout de suite
identifiable et un second type qui, au contraire, serait ancré dans
le texte, mêlé sans effet de rupture.
On peut ainsi
relever ce premier type d’intertextualité à travers, la mention
de noms comme Byron et Lamartine montre le goût de la poésie
romantique du début de siècle. Dans le cas du poète français, il
s’agit là aussi, pour Mrs. Gaskell, de montrer son érudition.
Allié à cette idée, on peut voir les noms cités des personnages
de Shakespeare que sont Roméo et Juliette comme une mise en avant de
sa connaissance des classiques anglais. L’intertextualité se lie
également dans la mention précise de texte, plus particulièrement
de poèmes. Il est question, d’une part, de « The Thorn »
qui est un poème de William Wordsworth, auteur romantique que Mrs.
Gaskell a eu l’occasion de rencontrer et de fréquenter ;
d’autre part, de « The Manly Heart » qui est un poème
de Georges Wither.
Le second type
d’intertextualité évoquée précédemment se présente à travers
l’emploi de termes spécifiques à d’autres auteurs, œuvres ou
thématiques. On peut ainsi, tout d’abord songer au groupe nominal
« modern Babylon » qui, avant d’être mis dans la
bouche de David Copperfield par Dickens, est tiré du chapitre 5 du
roman Tancred
de Benjamin Disraeli publié en 1847. L’image de la ville de
Babylone est intéressante parce qu’elle est en lien avec la Tour
de Babel. Le mythe biblique, dans lequel les hommes ne se
comprennent plus, fait sens dans notre nouvelle si on le rattache à
notre narrateur qui ne comprend pas son époque et au dialogue qu’il
a avec les jeunes filles où il dit : « At which I
mystified, not understanding slang »81.
L’intertextualité dans ce cas s’imbrique parfaitement dans une
logique interne à la nouvelle. Il en va de même pour les théories
et les modèles en vigueur à l’époque victorienne que Mrs.
Gaskell exploite à nouveau. Dans A Fear For The Future,
Elizabeth Gaskell propose tout un jeu sur l’idéal de la femme au
foyer qui a cours à son époque. On trouve ainsi les termes très
spécifiques de « helpmates »82
ou encore de « sanctuary »83
qui sont employés par les moralistes du XIXe pour décrire cette
femme idéalisée vue comme un compagnon de l’homme, la maitresse
d’un foyer qu’elle doit rendre sanctuaire de tranquillité et de
repos. Le premier terme de « helpmate » utilisé pour
célébrer cet idéal de la femme se retrouve, en effet, dans les
écrits d’auteurs comme « Tennyson, A. H. Clough, les
philanthropes progressistes partisans du travail de la femme […] »84.
À ce jeu sur l’idéal incarné dans notre nouvelle par la femme du
narrateur, s’ajoute le thème de l’évolution physique de la
femme que nous propose celui-ci lorsqu’il dit :
As the mind hardens with its abstruse
studies and its bitter experience of practicalities, will not the
skin grow coarse and rough, the lines deepen into furrows, and the
whole aspect alter, till the outward aspect of a women becomes feebly
masculine, answering to what, as I take it, she is now trying to make
her mind? 85
Il n’est pas difficile, ici,
d’imaginer une influence darwiniste. Le narrateur imagine, en
effet, une évolution du physique de la femme qui s’effectuerait du
fait de l’évolution des activités plus masculines. Ces activités
orienteraient ainsi son aspect physique vers celui de l’homme.
Même s’il ne publie sa théorie de
l’évolution, dans On The Origin Of Species86,
que plus tardivement durant l’année 1859, il est très probable
que Darwin ait parlé de ses découvertes à Mrs. Gaskell puisque
l’on sait que celle-ci « dîne avec Darwin et le poète A. H.
Clough en 1851 »87.
De ce fait, on peut tout à fait croire qu’Elizabeth Gaskell a
tenté d’appliquer les théories de Darwin dans sa nouvelle.
D’ailleurs, rappelons que l’un des personnages de Wives and
Daughter88
est inspiré par Charles Darwin.
Ainsi donc, ces éclaircissements
posés, nous allons enfin pouvoir passer à la pratique de la
traduction en elle-même.
__________________________
1
Claude et Jean Demanuelli, Lire
et traduire : anglais-français,
Paris, Masson, 1990.
2
Ibidem,
p. 17.
3
On a
traduit le titre de Mrs. Gaskell par « Une crainte concernant
l’avenir ».
4
Il est possible de consulter la mise en page du Fraser’s
Magazine sur Google
Books.
5
Anna
Unsworth and A. Q. Morton, « Mrs. Gaskell Anonymous: Some
Unidentified Items in Fraser's
Magazine
» in Victorian
Periodicals Review,
Vol.
14, No. 1, Printemps 1981, p. 24-31.
6
Walter
E. Hough, The
Wellesley Index to Victorian Periodicals: 1824-1900,
Taylor & Francis, 1971, p. 445.
7
On peut le traduire ainsi « le
temps des amours s’est envolé ».
8
On peut le traduire ainsi « un
groupe d’artistes professionnelles ».
9
Anna Unsworth and A. Q. Morton, Op.
cit.,
p. 24-31.
10
Le
titre est traduit en français par Margaret
Hale
pour la première fois en 1859, puis par Nord
et Sud
en 1865 lors de sa réédition.
11
Elsie
B. Michie, « Elizabeth Gaskell : The Early Years by John
Chapple ; Dissembling Fictions : Elizabeth Gaskell and the
Victorian Social Text by Deirdre d’Albertis » dans Political
Discourse/British Women’s Writting, 1640-1867,
Automne 1998, vol. 17, No. 2, p. 360-362.
12
Anna Unsworth and A. Q. Morton, Op.
cit.,
p. 24-31.
13
Anna Unsworth and A. Q. Morton, Op.
cit.,
p. 24-31.
14
Le pourcentage provient de nos
calculs basés sur le contenu de Complete
Work of Elizabeth Gaskell,
Delphi Classics, 2012. On trouvera, en annexe 6, un graphique
reprenant les différents pourcentages par genre.
15
Françoise Basch, Op.
cit., p. 280.
16
Françoise Basch, Op.
cit., p. 64.
17
Ce roman a été traduit, préfacé et annoté par Françoise du
Sorbier en 2012 chez Fayard sous le titre Les
Amoureux de Sylvia.
18
Ce court
roman a été traduit par Roger Kann et Bertrand Fillaudeau en 1999
chez Corti sous le titre La
Sorcière de Salem.
19
« Un lecteur intelligent ».
20
« Je vous déclare ».
21
Anna Unsworth and A. Q. Morton, Op.
cit.
p. 27.
22
Que
l’on traduit donc par « horreur ».
23
Benjamin Disraeli, Tancred,
Kessinger Publishing, 2004, Book V, Chapter 5.
24
« Les Juliette du dix-neuvième siècle ».
25
« la faire tournoyer à toute allure ».
26
« Lois sanitaires ».
27
« Mr. *** est dans l’autre pièce. Allez lui parler de ce projet
de loi. Je vais mettre la main sur ***, et l'attaquer ».
28
Françoise Basch, Op.
cit., p. 41.
29
« A l'une des premières soirées auxquelles j'ai assisté
cette saison ».
30
Brigitte De Soye-Mitchell, La
Société anglaise,
Paris, PUF, 1994, p. 65.
31
« À mon époque ».
32
« Le privilège dû à mon âge et à mes cheveux gris ».
33
« La manière habituelle des vieux gentlemen ».
34
« Comme tous respectables gentleman de la campagne, je suis un
fervent conservateur ».
35
« Comme le font les visiteurs venant de la campagne ».
36
François Bédarida, La
société anglaise du milieu XIXe siècle à nos jours,
Paris, Seuil, 1990, p. 74.
37
« Ma tendre épouse, ma famille et moi-même ».
38
« Mes amis intimes ».
39
« Un de nos deux ou trois voisins».
40
Benjamin Disraeli, Op.
cit.
41
« Un groupe de jolies demoiselles, agréables à regarder, qui
semblaient s’attrouper dans un coin de la pièce, pépiant entre
elles comme des moineaux. Leurs têtes coiffées de fleurs
s’agitaient dans tous les sens avec une charmante impétuosité et
leurs petites mains gantées manipulaient des éventails, des
bouquets, et des mouchoirs ».
42
« La Nymphe n°1 ».
43
« La jeune fille avec l’air de candeur ».
44
« Nous sommes des artistes professionnelles ».
45
« Je vais mettre la main sur *** ».
46
La nouvelle a été traduite par Émile Daurand Forgues en 1867 chez
Hachette sous le titre Le
Héros du Fossoyeur.
47
Françoise Basch, Op.
cit., p. 64.
48
Odile Boucher-Rivalain, Roman et poésie en Grande-Bretagne au XIXe
siècle, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 69.
49
David Masson, British
Novelists and their Styles,
Cambridge, Macmillan, 1859 : « The Fashionable Novel, as it has
been called, aims at describing life as it goes on in the
aristocratic portion of London society […] ».
50
Odile Boucher-Rivalain, Op.
cit., p. 71.
51
François Bédarida, La
société anglaise du milieu XIXe siècle à nos jours,
Paris, Seuil, 1990, p.41.
52
Ibid.,
p. 41.
53
« Avec nos piqueniques durant l’été et nos jeux de cartes
durant l’hiver».
54
« Les Londoniens ».
55
« Comme le font les visiteurs venant de la campagne ».
56
« Notre solitude ».
57
« Cette grande métropole ».
58«
L’incongruité extraordinaire de la vaste et volumineuse étendue
de jupon, et de la merveilleusement légère provision de manche ».
59
M. Charlot et R. Max, Op.
Cit., p. 76-77.
60
M. Charlot et R. Max, Op.
Cit.., chapitre « La
Famille bourgeoise ».
61
« N’imaginant pas un instant que quelque chose de mieux ou
de plus sage pût être exigé d'elles ».
62
« Jeune femme moderne ».
63
« Figure Publique ».
64
« Sarcasme ».
65
« Audace ».
66
« Le projet de loi ».
67
« Elle,
qui ne connait pas
plus d’algèbres qu’une fleur ou de politique qu’une
alouette ».
68
« Cette Angleterre grouillante d’activités ».
69
« Solitude ».
70
« Il
me semblait avoir vécu trop longtemps : j’avais cessé de faire
partie des affaires du monde présent. J'étais comme un clavecin
accordé aux tonalités d’un concert d’un quart de siècle
auparavant, qui ne pouvait plus faire partie de l’orchestre
d’aujourd’hui, du fait qu’il était complètement en désaccord
avec chacun des instruments qui en faisaient partie. Et tout en
étant affligé de me savoir sonner si "faux", je ne
pouvais m’empêcher de ressentir de l’anxiété quant à
l’évolution de cette situation tendue à l’extrême ».
71
Françoise Basch, Op.
cit., p. 208.
72
«
Du tricot,
de sage peinture de motifs floraux, ou un peu de musique douce ».
73
« Quelle jeune femme moderne, aux capacités et à l’éducation
ordinaire, n’est pas au moins "écrivaine" dans quelque
magazine, ou encore plus ambitieuse, l’auteure d’un livre, qu’il
s’agisse d’un roman en trois volumes, d’un récit de voyage en
deux ou bien de poésie en un ? […] Elles s’attaquent à la
science, et produisent des tomes qui font autorité, des livres de
référence […] Ou bien elles consacrent leur énergie à la
politique, composant des "éditoriaux" violents dans les
journaux, et se rendant odieuses à l’égard de divers
gouvernements du Continent.. ».
74
Odile Boucher-Rivalain, Op.
cit., p. 20 :
« Le "Romance" est une fable héroïque, qui traite
de personnes et de choses fabuleuses. Le "Novel" est une
image de la vie réelle et des mœurs, ainsi que de l'époque dans
laquelle il est écrit. Le "Romance" décrit, dans un
langage noble et élevé, ce qui ne s'est jamais produit et ce qui
ne risque probablement pas de se produire. Le "Novel"
offre un rapport familier avec de telles choses, comme les jours
passent devant nos yeux, comme cela peut arriver à notre ami, ou à
nous-mêmes. »
75
« Elles ne sont plus
absorbées par Byron et Lamartine, ne se délectent plus de clair de
lune et de solitude, ou de la sympathie sacrée d’un esprit
agréable. Elles étudient McCulloch et Adam Smith , et allument
les bougies dès qu’il fait trop sombre pour lire ou écrire ».
76
« Mais
à présent ! ».
77
« Hélas,
quelle époque ! ».
78
« Est-ce qu’un homme tombe amoureux d’une artiste, d’une
romancière, d’une mathématicienne, ou d’une politicienne ? ».
79
« Les Juliette du dix-neuvième siècle déclineraient
complètement le moindre entretien clandestin depuis un balcon avec
des Roméo. En premier lieu, elles considèreraient cela faible et
absurde, et en second lieu, elles ne voudraient pas risquer
d’attraper froid.».
80
« Nymphe ».
81
« Ce
à quoi je restai perplexe, ne comprenant pas ce jargon ».
82
« Compagnes ».
83
« Sanctuaire ».
84
Françoise Basch, Op.
cit., p. 26.
85
« Alors
que l’esprit s’endurcit avec ses études abstruses et son
expérience pratique amère des réalités, la peau ne
deviendra-t-elle pas épaisse et rugueuse, les rides ne se
creuseront-elles pas en sillons et l’aspect tout entier ne
s’altérera-t-il pas jusqu’à ce que l’apparence extérieure
de la femme devienne légèrement masculine, répondant, comme je
vois les choses, à ce quelle est en train de faire de son esprit ?
».
86
L’essai a été traduit pour la première fois sous le titre
« L’Origine des espèces » par Edmond Barbier,
Reinwald, Paris, 1876. La dernière traduction française en date se
présente sous le titre « Sur l’Origine des espèces »
par Thierry Hoquet, Paris, Le Seuil, 2013.
87
Françoise Basch, Op.
cit., p. 60.
88
Ce
roman a été traduit en français par Béatrice Vierne en 2005 chez
L’Herne sous le titre de Femmes
et Filles.
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